Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

RECENSEMENTS DE POPULATION (HISTOIRE DES)

Questions et catégorisations

Comme toute production scientifique, un recensement suppose un certain nombre de partis pris théoriques, même si tous ne sont pas nécessairement conscients et explicites : ce n’est jamais le décalque d’une réalité préexistante, par essence insaisissable en tant que telle. Les modalités prédéfinies de réponse aux questions fermées reproduisent des catégories juridiques (statut professionnel, nationalité, lien de parenté…) qui ne reflètent pas nécessairement la réalité des pratiques sociales, des expériences ou des identités subjectives. Comme l’a bien montré le sociologue Alain Desrosières, les opérations de quantification reposent sur des choix définitionnels et des conventions statistiques. Rien ne permet en effet de cerner de façon strictement objective et indiscutable les contours du chômage, de tracer une frontière incontestable entre activité et « inactivité » ou encore de distinguer simplement un résident et un non-résident : les seuils et les « classes » statistiques sont inévitablement construits (ce qui ne veut pas dire arbitraires). Tout questionnaire de recensement est donc le produit de préoccupations historiques et de rapports sociaux qui tendent à promouvoir ou au contraire à exclure certaines questions, à faire prévaloir une nomenclature plutôt qu’une autre.

L’introduction dans un recensement de nouvelles questions – dont le statisticien fera ensuite des « variables » – est un enjeu majeur en ce qu’elle affecte à la fois le sens qu’il sera possible d’extraire des renseignements recueillis et le visage de la société qui se dégagera in fine. Le contenu d’un formulaire résulte donc de négociations et de compromis entre acteurs sociaux (gestionnaires publics, entreprises, chercheurs, professionnels de la santé, du logement, etc.) dont les besoins exprimés sont par essence divergents, et ce dans un cadre matériellement contraint  : ajouter une question, c’est augmenter à la fois la durée de passation des questionnaires et le temps nécessaire au traitement des données récoltées. Les moyens n’étant pas infinis, une sélection s’impose toujours.

Une illustration simple concerne l’âge des enquêtés, information centrale pour les questions touchant à l’évolution de la structure par âge et aux politiques de retraite. Pour p ouvoir mesurer le poids respectif des « jeunes » et des « vieux » dans la population française (en constituant des groupes d’âge) et son évolution au fil du temps, il a fallu que la variable « âge » soit disponible  ; or ce dernier n’était pas systématiquement recueilli avant le recensement de 1851. Cette nouvelle indication – plus précise lorsque, à partir de 1901, la date de naissance exacte est relevée – ouvre, dans les premières décennies du xxe siècle, à la théorisation du « vieillissement démographique ».

Les catégories socioprofessionnelles et les débats sur la stratification sociale

Au temps de la SGF, le statut professionnel n’est pas appréhendé de manière standardisée et homogène. La faible distinction entre statut juridique du travailleur, métier exact et secteur d’activité, la polyactivité encore fréquente et les incertitudes taxinomiques concernant les employés domestiques et les femmes (effacées derrière le « chef de famille » jusqu’en 1896 puis écartées de la population active lorsque leur travail n’est pas rémunéré) rendent les données françaises impropres à une analyse sociologique rigoureuse. Par comparaison avec l’Angleterre-Galles où l’anxiété des élites face aux masses ouvrières conduit à un découpage statistique entre classes sociales, en vue notamment de mesurer la fécondité comparée de la bourgeoisie et des classes populaires, les statistiques publiques françaises de la première moitié du xxe siècle ne permettent pas de trier les données en[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : agrégé d’histoire, docteur en histoire, chargé de recherches à l’Institut national d’études démographiques (UR11, UR04)

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Adolphe Quetelet

Adolphe Quetelet

Recensement aux États-Unis en 1850

Recensement aux États-Unis en 1850

La France vue par les recensements

La France vue par les recensements

Voir aussi