Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

RECENSEMENTS DE POPULATION (HISTOIRE DES)

Du dénombrement au recensement

Dans son acception contemporaine, le recensement diffère d’un simple dénombrement par sa prétention à fournir un portrait de la population dans ses diverses caractéristiques : répartition spatiale, structure démographique, composition sociale, différenciations économiques. À ce titre, le recensement est devenu au xixe siècle le socle fondamental de la « statistique publique » et, comme l’a montré l’historien Theodore M. Porter, l’incarnation même d’une « objectivité » érigée en valeur cardinale de la vie publique. Le fait est d’autant plus notable que rien ne prédisposait cette technique, longtemps redoutée par les populations et boudée par les savants, à triompher ainsi.

Un succès relativement tardif 

L’arithmétique politique et le dénombrement des populations

Dans les Six Livresde la République (1576), le juriste et théoricien politique Jean Bodin se référait à la « censure » romaine comme modèle à suivre pour un souverain soucieux de bon gouvernement : l’organisation de grandes enquêtes périodiques sur la population permettrait à la fois d’orienter au mieux l’action économique et démographique de l’État et de trier les sujets du royaume entre ceux – les individus productifs et (ou) à la moralité irréprochable – méritant soutien et bienveillance et ceux – les « vagabonds, les fainéants, les voleurs, les pipeurs, les rufiens » – devant être « chassés des Républiques ». Mais, dans l’Europe moderne, la recommandation de Bodin – dont on perçoit bien le potentiel à la fois protecteur et discriminatoire – ne connaît guère de traduction concrète. Pour l’essentiel, les recensements pratiqués sont de dimension restreinte (ville, diocèse, province…) et les efforts accomplis à partir du xviie siècle pour mesurer méthodiquement la population à l’échelle des royaumes reposent sur des procédés d’estimation de type indirect, fondés notamment sur des données d’enregistrement.

Ancêtre de la démographie, l’« arithmétique politique » constitue la première forme historique des statistiques de population. Initiée au xviie siècle par les Anglais John Graunt et William Petty, elle se donne pour ambition de fournir aux monarques les chiffres utiles à un gouvernement éclairé et de réfuter les estimations à l’emporte-pièce et autres allégations orientées. À cette fin, elle compile des données de « flux », issues de matériaux tels que des bulletins hebdomadaires de mortalité – c’est ainsi que procède Graunt dès les années 1660 – ou les registres de baptêmes et de décès tenus par les paroisses, qu’elle traite comme des échantillons de population. Le passage du flux local au stock général, véritable prouesse intellectuelle, s’effectue par le biais de coefficients dits « multiplicateurs », bâtis sur une hypothèse de proportion constante entre quantité observée (comme le nombre des sépultures ou celui des baptêmes) et quantité mesurée (la population du royaume). Les historiens et démographes historiens du xxe siècle ont pu montrer, avec les moyens scientifiques de leur temps, que les résultats ainsi obtenus par les savants de l’Ancien Régime étaient parfois d’une justesse remarquable. Dans la France de Louis XVI, les estimations de Jean-Baptiste Moheau dans ses Recherches et considérations sur la population de la France (1778), et celles de Condorcet dans son Essai pour connaître la population du royaume (rédigé avec Achille-Pierre Dionis du Séjour et Pierre-Simon de Laplace et publié entre 1786 et 1791) en sont les meilleures illustrations. Ainsi, différents traités à caractère démographique ou économique de l’époque « précensitaire » – le plus fameux étant l’Essai sur le principe de population du pasteur anglais Thomas Malthus – s’appuient sur des estimations de population, quand ils[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : agrégé d’histoire, docteur en histoire, chargé de recherches à l’Institut national d’études démographiques (UR11, UR04)

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Adolphe Quetelet

Adolphe Quetelet

Recensement aux États-Unis en 1850

Recensement aux États-Unis en 1850

La France vue par les recensements

La France vue par les recensements

Voir aussi