BETTENCOURT PIERRE (1917-2006)

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Né en 1917 à Saint-Maurice-d'Ételan (Seine-Maritime), Pierre Bettencourt avait su conserver pendant quatre-vingt-neuf ans une vive curiosité dont il concevait mal qu'elle pût être restreinte par tel ou tel choix d'application ou vocation spéciale. Entre le dessin, la poésie, l'imprimerie, la théologie, la bicyclette, la peinture, l'entomologie ou la correspondance, il n'avait pas trouvé de raison de choisir. Il avait en 1991 et 1997 placé sa biographie sous le signe de Vauvenargues, dans le catalogue rétrospectif du Centre d'art contemporain de Tanlay comme dans le volume Les Désordres de la mémoire, qui lui fut consacré lors d'une exposition à la bibliothèque municipale de Rouen : « C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses. »

Ainsi le poète et fabuliste partage-t-il, chez ce singulier « poireur » de lépidoptères (il faut lire Poirer le papillon [1987], sa correspondance hilarante avec Jean Dubuffet, pour en prendre la mesure), un espace proprement encyclopédique de curiosité avec le peintre et plasticien des « hauts-reliefs » et l'imprimeur éditeur admiré des bibliophiles, qui publie, sur ses presses de Saint-Maurice-d'Ételan à tirage restreint, les « jours de grand vent », Henri Michaux (Quatre Cents Hommes en croix, 1956 ; Tu vas être père..., 1943), Jean Paulhan (Les Gardiens, 1951 ; Lettre au médecin, 1950), Francis Ponge (Des cristaux naturels, 1950 ; Le Galet, 1957) ou Jan Dubufe (Plu kifekler moinkon nivoua..., 1950). Entre 1940 et 1961, soixante-cinq livres exactement ont ainsi paru, tous fort recherchés aujourd'hui.

L'auteur des Fables fraîches pour lire à jeun (1943, réédité plusieurs fois chez Lettres vives où ont reparu la plupart des textes ultérieurs imprimés par ses soins) se fait connaître en 1950 grâce à un seul et unique livre édité chez Gallimard : La folie gagne paraît dans la prestigieuse collection Métamorphoses que Jean Paulhan réserve aux hétérodoxes et aux innovateurs en poésie comme en prose. Certains lecteurs reconnaissent dans ces pages une famille de pensée et de style dont il ne se cache pas : Henri Michaux, le Doyen Swift, Jean Paulhan, Antonin Artaud et René Descartes en particulier. Cependant le poète imprimeur, qui partagera à partir de 1962 la vie de l'écrivain Monique Apple (Que mal y soit, 1961 ; Qui livre son mystère meurt sans joie..., 1963), présente bien des singularités, au premier rang desquelles figurent une allégresse de lecture et de savoir peu commune (depuis ses Abatages clandestins (1943) formés d'extraits choisis jusqu'aux étonnantes aventures du Littrorama (1996), qui revisite en l'illustrant le dictionnaire Littré avec colle et ciseaux) et un érotisme tourmenté, dont portent la marque aussi bien les grandes compositions transgressives des Hauts-Reliefs que l'attrayant Les Plaisirs du roi, publié chez Losfeld en 1968 sous le pseudonyme choisi de Jean Sadinet.

La correspondance amoureuse, qui paraît en 1953 sous le titre L'Intouchable (sa réédition allait former en 1981, sans nom d'auteur, le premier volume des jeunes éditions Lettres vives de Michel Camus et Claire Tiévant), ouvre une nouvelle période de cette œuvre polymorphe, qui compte aussi bien des récits de voyages plus ou moins réels (Séjour chez les Big-Nambas, Séjour chez les Cortinaires, Notes de voyage au Pays des hommes-bousiers...) et un ensemble de quatre volumes formant sous emboîtage une Histoire naturelle de l'imaginaire (1969) que des traités de nature plus métaphysique où se donne libre cours une pensée originale. Puisant de même à Sade qu'à Madame Guyon ou Maître Eckhart, « l'âme danse », précise ce sectateur de Dieu-la-mère. Son ami poète Bernard Collin a souligné fort justement la parenté entre « plusieurs ouvrages de théologie de sa fabrication » et cette singulière passion de l'image qui entraîne le globe-trotter épris de cartes postales à mettre en circulation, vers 1954, des billets de vingt francs frappés d'une impression pirate empruntant à Gide ou Baudelaire, dans le temps même qu'il inaugure la longue série des Hauts-Reliefs en coquille d'œuf, ardoise, aile de papillons, « peinture impure » saluée par Michaux dès 1956 et qui fut défendue par René Drouin, Daniel Cordier ou la galerie Baudoin-Lebon.

Qu'il signe Robert de Saint-Loup, Jean Sadinet, Lilian White, Dominique Savio ou Terentianus Maurus, le fabuliste réfugié dans son ermitage de Stigny, dans l'Yonne, avait conservé un pouvoir surprenant d'ubiquité littéraire et plastique, et une capacité toute aussi surprenante d'extraterritorialité : on ne saurait guère dire qu'il appartenait au siècle du surréalisme français, des Fleurs de Tarbes, du théâtre de la cruauté et de l'art brut, tant il puisait ses sources dans les siècles passés et les peuples lointains, à la façon des voyageurs des Lumières ou des jésuites missionnaires dont il connaissait intimement les récits. Pour autant, il en opérait à sa façon la synthèse ironique. Mais en tout lieu du temps et en tout moment de la « planète innommée », cet éditeur désinvolte et précis, cet écrivain singulier, ce peintre iconoclaste paraît avoir transporté pour la joie de ses lecteurs et de ses spectateurs une curiosité insatiable et première avec son ferme défi à toute cuistrerie, sans jamais dissimuler la part d'inquiétude qui en formait le fond.

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Écrit par :

  • : maître de conférences à l'université de Pau et des pays de l'Adour, faculté de Bayonne

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Pierre VILAR, « BETTENCOURT PIERRE - (1917-2006) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-bettencourt/