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Miniature moghole, feuille du Shah-name

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Le Livre des rois, poème perse

Le Livre des rois, poème perse
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Perse : système graphique de l'écriture perse ancienne

Perse : système graphique de l'écriture perse ancienne
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Système consonantique du vieux perse

Système consonantique du vieux perse
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Le vieux perse constitue avec l'avestique l'iranien ancien du groupe indo-iranien, principal représentant de l'indo-européen en Asie.

Ancêtre du pehlevi (moyen perse) et du persan (iranien moderne), il est attesté par les inscriptions des anciens rois perses de la dynastie achéménide, éparpillées à travers leur empire : à Bīsutūn (dans la partie occidentale de l'Iran, en Médie), à Persépolis (dans le sud-ouest de l'Iran), à Suez (en Égypte), etc. La quasi-totalité de ces inscriptions émanent de Darius (521-486 av. J.-C.), dont la plus importante est celle de Bīsutūn, et de son successeur Xerxès (486-465 av. J.-C.).

Les inscriptions vieux-perses sont en général accompagnées de deux autres versions, akkadienne et élamite.

Ces monuments épigraphiques sont importants du point de vue historique et linguistique, mais dénués de caractère littéraire. En effet, ils contiennent presque exclusivement proclamations et titres royaux, récits de conquêtes et de châtiments infligés aux adversaires, inventaire des pays constituant le royaume, ainsi que des formules répétées et quelques courtes recommandations. Par conséquent, on ne donnera ici qu'un aperçu du système linguistique du vieux perse.

—  Mohammad Djafar MOÏNFAR

Le pehlevi (pahlavīk) désigne le parthe, langue du Nord (par opposition au parsīk, langue de la Perside), mais l'usage a fait qu'on appelle ainsi la langue des écrits mazdéens qui est en réalité du moyen perse, tandis que pour les textes manichéens on distingue correctement le (moyen) parthe et le moyen perse.

De la littérature pehlevie, nous savons par les auteurs musulmans qu'une grande partie, encore connue d'eux, a aujourd'hui disparu : ils en ont parfois recueilli des morceaux, surtout de morale, en les traduisant en arabe ou en ont incorporé l'essentiel des traditions épiques dans d'immenses poèmes dont le plus riche et le plus justement célèbre est le Livre des rois (Šah Nāmeh) de Firdousi. Exception faite du Mémorial de Zarēr, récit poétique, en partie versifié, d'un épisode de la guerre de Vištasp, premier champion du zoroastrisme, contre les Khyonites, et de la geste d'Ardasǐr, fondateur de la dynastie sassanide, le peu qui nous reste de cette littérature a trait à la religion et à la morale, sans présenter aucune qualité littéraire. Ce n'en est pas moins d'un grand intérêt par ce que nous y apprenons de l'Iran avant son islamisation.

Miniature moghole, feuille du Shah-name

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Rustam, le héros du Shah-nama (Livre des Rois), poème épique perse de Firdousi, tue le démon. Miniature moghole, XVIIe siècle. Victoria and Albert Museum, Londres. 

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Le Livre des rois, poème perse

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Illustration d'un épisode du Livre des rois (Sah Nameh), poème épique perse, vers 1590. National Museum of India, New Delhi. 

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—  Jean de MENASCE

Par tout ce qu'il est, le persan est complice des enchantements dont notre imagination le pare. Aux oreilles d'un Occidental, la musique charmeuse de ses mots le fait croire facile : il ne l'est pas plus que l'amour, passé les commencements. Nombre de ces mots ont été polis par plus de dix siècles d'histoire. À travers les traductions, qui ne s'est laissé prendre au désabusement des quatrains d'Omar Khayyâm, qui n'a lu les poèmes de Hâfez un peu comme on lit le Cantique des cantiques, qui ne s'est détendu aux récits de bon sens de Sa'di ? La littérature persane est de celles qui, dans le monde occidental, ont provoqué un salutaire dépaysement, qui ont contribué depuis trois siècles à rompre le cercle d'une épaisse incuriosité. L'irruption des troupes arabes sur le plateau iranien, moins de dix ans après la mort de Mahomet, instaura une nouvelle ère pour la culture iranienne ; « persan » qualifiera désormais la langue principale de cette ère et son expression littéraire. Leur histoire est un très haut témoin de la faculté d'un peuple à se plier à son conquérant sans relâcher une solide fidélité à soi : souplesse et esprit de tradition, ce sont les deux premiers traits de la littérature persane. Ils seraient impossibles sans une intériorité, richesses intimes intensément cultivées ; de l'extérieur, la littérature persane paraît secrète, ce qui la rend attirante. C'est l'une des raisons de sa force d'expansion ; l'éclatement dans l'espace fut à la mesure de cette richesse. Si l'on veut suivre l'histoire de la langue et de la littérature persanes, il est nécessaire de déployer une carte qui couvre, avec l'Iran, l'Anatolie et l'Inde du Nord, le Caucase et la Transoxiane. L'Iran a formé bien des peuples à sa culture, à l'islam, aux sciences même : c'est sa prose. Mais ses plus hautes figurations mentales, il les a chantées dans son intraduisible poésie, un trésor de l'humanité que l'on découvre en devenant « persan ».

—  Charles-Henri de FOUCHÉCOUR

Le vieux perse

Système graphique

Perse : système graphique de l'écriture perse ancienne

tableau : Perse : système graphique de l'écriture perse ancienne

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Système graphique du vieux perse. 

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L'écriture cunéiforme du vieux perse, déchiffrée seulement au xixe siècle, a été faite uniquement pour graver des inscriptions. Syllabo-alphabétique, elle a été dérivée du syllabaire akkadien et comporte trente-sept signes, dont un pour marquer la séparation. Elle s'écrit de gauche à droite. Quelques idéogrammes, ainsi :

sont utilisés dans certaines inscriptions. Les nombres sont notés par des chiffres.

Système phonologique

Système consonantique du vieux perse

tableau : Système consonantique du vieux perse

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Système consonantique du vieux perse. 

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Le vieux perse comprend vingt-sept phonèmes. Le système vocalique est constitué de trois voyelles : i, a et u, chacune avec deux quantités, longue et brève. Le système consonantique est caractérisé par une classe d'occlusives comprenant deux séries sourde et sonore, par une série de fricatives sourdes, deux nasales, deux semi-voyelles et une vibrante. La latérale l n'existe en vieux perse que dans la transcription de quelques noms propres étrangers. Le phonème qu'on note ss d'après les enseignements d'Émile Benveniste (et qu'on note communément ç) est une unité phonématique qui répond au groupe θr avestique (équivalent du groupe tr en sanskrit). C'est une sifflante forte qu'on pourra classer avec s et z. Le tableau schématise le système consonantique.

Système grammatical

Le vieux perse est une langue à flexion avec une déclinaison pour les noms et une conjugaison pour les verbes. La déclinaison comprend les cas suivants : nominatif, vocatif, accusatif, génitif-datif, ablatif, instrumental et locatif. Le génitif et le datif se sont confondus en une seule forme qui est en principe l'ancien génitif. Le pehlevi et le persan ne possèdent aucun de ces cas, et il semble que la décomposition de la déclinaison était commencée à l'époque où les dernières inscriptions en vieux perse ont été rédigées. On distingue trois nombres : singulier, duel et pluriel, et trois genres : masculin, féminin et neutre. Le féminin s'identifie par des adjectifs et démonstratifs qui se rapportent à un substantif. Localités, noms de matières, d'éléments ou de temps et noms abstraits sont du genre neutre.

Le système verbal du vieux perse est celui de l'indo-iranien, mais avec quelques réductions. C'est surtout le système du présent qui a gardé toutes ses variétés. Les désinences primaires, secondaires et spéciales à l'impératif sont conservées. Les formes actives et moyennes sont bien distinctes. Les préverbes, autonomes en indo-iranien, peuvent être soudés aux verbes pour distinguer l'action achevée de celle non achevée. Les désinences personnelles sont suffisantes pour indiquer le nombre et la personne. Un pronom au nominatif peut être employé lorsqu'on veut marquer une insistance.

N'ayant aucune influence sur les fonctions grammaticales, l'ordre des mots est en principe : sujet, complément direct, verbe. Les autres compléments peuvent être placés avant (surtout lorsqu'ils sont mis en relief) ou après le verbe.

Inscription de Darius à Suez

tableau : Inscription de Darius à Suez

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L'inscription de Darius à Suez. 

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À titre d'exemple, l'inscription de Darius à Suez est donnée dans le tableau. En voici la traduction :

« Le grand Dieu est Ahuramazdā, qui a créé ce ciel-là, qui a créé cette terre-ci, qui a créé l'homme, qui a créé la félicité pour l'homme, qui a fait Darius roi, qui a concédé à Darius ce grand royaume, aux bons chevaux, aux hommes de qualité. Je suis Darius, le Grand Roi, le Roi des rois, le roi des pays aux nombreuses races, le roi de cette terre grande au loin, fils de Vištāspa achéménide. Dit le roi Darius : je suis perse, depuis la Perse j'ai conquis l'Égypte. J'ai ordonné de creuser ce canal, de la rivière nommée Nil, qui coule en Égypte, à la mer qui va jusqu'en Perse. Alors ce canal fut creusé comme je l'avais ordonné, et des bateaux allèrent d'Égypte, par ce canal, jusqu'en Perse, comme tel était mon désir. »

—  Mohammad Djafar MOÏNFAR

Le moyen perse ou pehlevi

L'écriture

L'écriture du moyen perse, ou pehlevi, comporte un type calligraphique avec deux alphabets, selon qu'il s'agit du parthe ou du moyen perse, dont les lettres sont presque toutes distinctes et individualisées. Il a été employé pour les inscriptions rupestres officielles, les monnaies, des intailles, les dipinti de la synagogue de Doura-Europos, la traduction pehlevie du psautier découverte au Turkestan chinois. On a d'autre part un type cursif d'écriture où plusieurs lettres sont confondues et où les ligatures ambiguës sont nombreuses : c'est celui qu'on trouve dans les livres mazdéens, des inscriptions rupestres privées, des intailles et, à un degré extrême de simplification, dans les papyrus et les ostraca. Ces deux types dérivent de plusieurs écritures araméennes en usage dès l'époque achéménide dans les chancelleries : outre la graphie, furent empruntés des mots araméens, désormais utilisés comme idéogrammes, munis en cas de besoin de « compléments phonétiques ». L'idéographie est utilisée par toutes les écritures moyen-iraniennes, à l'exception de celle inventée par Mani, qui adapte l'écriture estranghelo du syriaque à la phonétique iranienne. Les linguistes modernes la suppriment également dans leur transcription qui tend soit à reproduire le graphisme (H. S. Nyberg), soit à rendre le phonétisme reconstruit surtout d'après les documents manichéens (W. Henning, D. N. MacKensie).

Les inscriptions rupestres des premiers Sassanides, bilingues (parthe et pehlevi) ou trilingues (les deux langues précédentes plus le grec), sont d'un grand intérêt historique, de même que celles de Kartēr, « ministre des cultes » de Shahpur II et d'Hormizd, riches en détails sur la centralisation religieuse qu'il opéra.

Chronologie et œuvres

La chronologie, même relative, des œuvres est le plus souvent impossible à établir et sans véritable intérêt, la plupart des livres étant postérieurs à la pénétration islamique. On peut cependant citer en premier la traduction pehlevie du Yasna, du Vidēvdāt et du Nirangistān avestiques, qui, représentant une tradition exégétique autorisée, a fixé les sens et la résonance des termes qui vont se retrouver partout. Le même intérêt s'attache au livre IX du Dēnkart (dit « des mille chapitres ») qui traduit, résume ou glose d'anciens commentaires (perdus) des Gāthās. Le livre VIII du même ouvrage renseigne sur l'organisation et le contenu de toutes les parties du corpus avestique dont n'a été conservé qu'une infime partie. Le livre VII est une légende de Zarathustra, replacée dans son contexte d'historiosophie cosmique et qui contient de nombreux passages littéralement traduits de poèmes avestiques perdus. Un bref résumé de cette vie se retrouve au livre V, à titre de justification historique insérée dans une défense de la religion adressée à un « païen », suivie d'une série de réponses aux objections d'un chrétien. Le livre VI est un vaste ensemble de sentences à caractère moral et psychologique transmises par les Anciens. C'est là la forme propre à l'Iran du genre sapiential richement représenté dans l'Orient ancien. En pehlevi même, s'y rattachent les petits écrits dénommés andarz, « conseils » ou « testaments » attribués à un roi ou à un sage : andarz de Vuzurg Mihr, d'Aturpat i Mahraspandān, d'Ošnār, de Zartušt, d'Ardašīr, de Husrow, dont certains seront versifiés en persan par Firdousi, ou traduits en prose arabe par Miskawayih et d'autres encore. Ce genre restera vivant dans la poésie persane classique. Les livres III et IV du Dēnkart (les livres I et II sont perdus) ont un caractère plus original. En de courts chapitres, ils exposent d'une manière systématique des questions de dogme et de morale qui défendent le dualisme à la base du mazdéisme et qui réfutent par l'absurde les autres religions existant dans l'Iran du ixe siècle : judaïsme, christianisme, manichéisme. Mais c'est surtout l'islam, dont le nom n'est pas prononcé, qui est l'adversaire le plus menaçant. Aussi est-il partout reconnaissable dans les positions attaquées, qu'il s'agisse de textes coraniques ou de thèses du mu‘tazilisme de l'époque. La polémique rationnelle permet d'affirmer plus fortement les grands traits de la foi mazdéenne : la venue de la révélation prêchée par Zartušt, la consolidation mutuelle que s'apportent la religion et la royauté, la conversion du monde qui s'effectuera grâce au triomphe des dynasties iraniennes et qui, en dépit de revers passagers, aboutira à la rénovation de la création et à la résurrection générale. C'est certainement dans le livre III qu'Aturpāt i Emetan, qui se déclare l'auteur du Dēnkart, a mis le meilleur de lui-même : ses écrits occupent plus du tiers de l'ouvrage entier, et sont en quelque sorte condensés dans les vingt pages qui forment le livre IV. Sa méthode a été reprise et accentuée dans le Škand gumānīk vičār (Solution décisive des doutes), dont l'auteur, Martān Farrux, se proclame le disciple admiratif d'Aturpāt. Chez lui, la polémique est à la fois plus franche et plus incisive, l'information plus détaillée et s'étendant aussi bien aux autres religions qu'à l'islam. C'est sans doute peu de temps après que commença l'exode d'une partie de la communauté mazdéenne de Perse vers la côte occidentale de l'Inde du Nord.

Ce sont les seuls ouvrages de ce type. Le Bundahišn, conservé dans une version longue, dite iranienne, qui est probablement originale, et une version courte dite, improprement, indienne, est d'abord une encyclopédie de cosmologie sur l'Assaut primordial d'Ahriman, puis une description détaillée de l'univers. Les mythes y sont ajustés aux données de l'astronomie, de la géographie, de la botanique et de la zoologie. Le degré de précision de ces données n'atteint pas le niveau scientifique de l'époque (xe s.), mais l'ouvrage vaut par tout ce qu'il apporte en fait de notions mythologiques en complément de l'Avesta. Écrit dans une langue simple et claire, il n'est souvent qu'un assemblage de citations traditionnelles, alourdi par des répétitions. Le chapitre sur l'homme-microcosme a été considéré par certains spécialistes (depuis Goetz) comme l'indice de l'influence de l'Iran sur le corpus hippocratique. Fort bien construit, par contre, mais plus bref quant à la cosmogonie parallèle à celle de Bundahišn, est l'ouvrage du prêtre Zātspram intitulé Sélections (Vicītakīhā). Il renferme d'abord une vie de Zaratušt, plus concise que celle du livre VII du Dēnkart et puisant à d'autres sources, ensuite d'importants chapitres sur la psychologie et l'eschatologie. Les innovations liturgiques de Zātspram soulevèrent la réprobation de son frère Manušcihr, dont la juridiction religieuse était plus vaste, qui s'en exprima dans trois lettres d'un style solennel et obscur. On possède également de lui un recueil de réponses intitulé Affaires de religion (Dātistān i dēnīk), portant sur des questions de théologie et sur des cas pratiques posés aux mazdéens dans un Iran où leur Église perdait de plus en plus d'adeptes. Le traité sur L'Esprit de la sagesse et le sage (Dātistān i mēnōg i xrat ut dānāk), dont certains chapitres relèvent du genre andarz, la Rivāyat d'Aturfarnbarg i Farrunxzātān, surtout préoccupée de minuties rituelles, la Rivāyat d'Emēt i Ašavahištān, très riche en renseignements précis sur l'état des institutions du droit religieux (mariage, succession), se rattachent à ce genre des réponses de circonstance qui donnent lieu à un utile rappel des données de la foi. Il en est de même de la Rivāyat pehlevie. Mais le livre essentiel traitant des institutions et du droit privé, tel qu'il fut en vigueur sous les Sassanides et au-delà, est le Mādigān i hazār dādistān (Livre des mille jugements), malheureusement incomplet.

Le livre d'Arta Virāz rapporte un voyage en songe dans l'au-delà où les récompenses et les châtiments illustrent l'échelle des valeurs morales. L'histoire de Yavišt i Friyān reprend le thème des énigmes dont la juste solution peut seule écarter un enjeu fatal.

Gujastak Abališ (Le Maudit Yahballah) est le compte rendu d'une dispute publique entre un musulman transfuge du mazdéisme et un docteur répondant à ses critiques en présence du calife Ma'mūn, convaincu par les arguments de celui-ci.

Cette revue des principaux livres de la littérature pehlevie permet de mesurer, par contraste avec le souvenir que l'Iran musulman a gardé de la brillante culture sassanide, combien est mince la part qui en a été conservée. Mentionnons en terminant la joute oratoire entre l'Arbre d'Assyrie et le Bouc, en écriture pehlevie mais en langue parthe, qui repose sur un modèle qui pourrait remonter à la littérature sumérienne où ce genre est bien représenté.

—  Jean de MENASCE

Le persan

La langue

Sur une carte de l'Iran, on remarque immédiatement que le désert central sépare deux grandes masses de reliefs : en gros, le Nord-Est et le Sud-Ouest. Ethnies et langues iraniennes, moulées sur ces masses, témoignent aussi de cette division. On sait que le vieux perse fut le dialecte des Perses et de leurs souverains installés dans le Fârs (ou Pârs, ou Perse) ; la langue de l'Avesta, au contraire, fut d'abord un dialecte iranien du Nord-Est. La même opposition se retrouve aux premiers siècles de l'ère chrétienne : le moyen perse fut une forme très évoluée du vieux perse et supplanta la langue parthe non sans lui faire des emprunts ; de l'autre côté, le groupe des langues orientales comprenait le sogdien, la langue internationale de l'Asie centrale, et bien d'autres parlers qu'on commence à mieux connaître. Le moyen perse étant la langue officielle de l'empire sassanide et l'expression de la grande littérature de cette époque, il s'étendit à tout le pays, le Nord-Est compris. Quand les armées arabes conquirent l'Iran, c'est tout naturellement le Sud-Ouest qui subit le plus fortement l'influence de leur langue ; au nord-est, au contraire, le moyen perse évolua plus librement, influencé par l'arabe et par les parlers locaux ; c'est là que put naître la littérature d'expression persane, sous la protection des premiers princes d'Iran, plus ou moins indépendants du pouvoir central de Bagdad. De là, ce persan de cour (fârsi-ye dari) s'étendit vers l'ouest, chargé d'emprunts. Il devint ainsi la langue commune de l'Iran, surtout des cours et des villes ; il laissa cependant subsister en nombreux îlots les dialectes iraniens, tant occidentaux qu'orientaux, dont un certain nombre continuent leur vie propre ; lui-même se diversifia dans ses emplois à travers les provinces. Grâce aux documents qui subsistent des parlers iraniens de haute époque, grâce aussi à la dialectologie, il sera possible de mieux éclairer le passage historique du moyen perse au persan. Celui-ci apparaît soudain avec les premiers témoins de la littérature, au ixe siècle pour la poésie, au xe siècle pour la prose.

Le persan a-t-il évolué ?

Ce qui vient d'être dit laisse comprendre que les langues iraniennes ont entre elles bien des différences génétiques et morphologiques. C'est l'impression inverse que livre au premier abord le persan de la littérature, ancien et moderne : si l'on songe à l'évolution des langues européennes entre le ixe et le xxe siècle, le persan littéraire se montrera, à l'intérieur de cette période, d'une étonnante homogénéité. L'impression doit être nuancée. Déjà la comparaison entre les systèmes phonologiques vieux-perse, moyen-perse et persan, si elle donne l'apparence d'une constance relative entre les systèmes, révèle en fait une profonde transformation dans les correspondances entre phonèmes. Le persan sort de la plume des premiers écrivains sous une forme relativement unifiée ; on y remarque des « archaïsmes », témoins des parlers vivants d'alors ; il s'agit des éléments qu'élimina la tradition littéraire commune. Cependant, une évolution réelle peut être notée, qui a été voilée par l'usage des caractères arabes avec lesquels s'écrit le persan, langue indo-européenne.

La parution, en 1963, de l'étude magistrale de G. Lazard, La Langue des plus anciens monuments de la prose persane, a fait date : en introduisant la perspective historique dans l'étude grammaticale du persan, l'auteur ouvrait la voie à la description des stades de la langue. À l'autre bout du temps, le persan moderne représente une forme nettement évoluée par rapport à ce qu'il est convenu d'appeler le persan classique ; les descriptions de ses emplois variés ont commencé, surtout celui de la langue pratiquée à Téhéran, persan médian que répandent les livres scolaires et les divers moyens de communication. Quant au persan classique, celui dont la littérature s'est servi durant dix siècles, les descriptions manquent encore, qui y délimiteraient des états de langue ; on peut cependant présumer qu'elles n'entameront pas le caractère relativement homogène sous lequel se présente ce persan classique. Celui-ci ne se lit pas couramment aujourd'hui. On peut faire état de quelques faits établis : une interdentale δ ne s'est maintenue que jusqu'au xiiie siècle ; la distinction de deux phonèmes ī et ē a disparu assez tôt ; la particule n'est plus aujourd'hui, dans l'ensemble, la marque des mêmes compléments que dans le persan classique ; le système des prépositions a connu des changements sensibles, celui de l'emploi des verbes a subi une réorganisation ; le lexique a considérablement évolué, surtout à la suite d'emprunts à l'arabe, secondairement au turc et au mongol. La volonté de se débarrasser de ceux-ci réactive aujourd'hui les formes productives de la morphologie typiquement persane.

Le persan tel qu'on doit le parler

Phonèmes : répartition synchronique

tableau : Phonèmes : répartition synchronique

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Répartition synchronique des phonèmes du persan. 

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Il est un usage du persan qui tend à s'imposer, celui de la capitale politique. Il s'appuie sur l'autorité des auteurs anciens et récents et fournit les meilleures occasions d'éprouver son rendement aux différents niveaux de son emploi. Cet usage n'est pas unifié : il y a une distance sensible entre sa forme plus littéraire et sa pratique familière. C'est le mérite de Lazard encore, dans sa Grammaire du persan contemporain (1957), d'avoir distingué, mais non dissocié, ces deux aspects dans sa description synchronique du persan médian. Le tableau indique la répartition des phonèmes. Les phonèmes x et h, et ' sont d'un type d'opposition spécial ; la postvélaire est la plus sujette à des variations délicates ; la nasale n connaît l'assimilation, comme en français, devant g et k ; la glottale ' n'existe qu'en position médiane et finale, avec phénomènes de compensation dans les cas où elle ne se réalise pas. Les voyelles et les diphtongues sont caractérisées par une opposition entre stables et instables ; les stables (â, i, u, ey, ow) sont de timbre net et de durée constante. Les instables sont donc à l'opposé, spécialement en syllabe ouverte inaccentuée. L'allongement des voyelles n'est pas un fait phonologique, mais de prosodie et, en familier, de variation de phonème. Le persan n'admet pas un groupe de consonnes à l'initiale ; l'hiatus est surtout intervocalique et son traitement en langue familière est délicat ; signalons enfin la contraction de certains mots très usuels en familier. Les mots persans ont un accent, de fonction distinctive en quelques cas, mais démarcative pour l'essentiel : ainsi, les mots autres que les verbes sont généralement accentués sur la dernière syllabe ; dans la phrase, il y a une hiérarchie d'accents de syntagmes.

Notons quelques faits saillants de la morphologie persane : il n'y a pas de distinction de genre ; le substantif nu, au singulier et au pluriel, peut être de valeur définie ou indéfinie ; sauf en langue familière, il n'existe d'article que pour noter l'indétermination et, au singulier, l'unité ; l'ézâfé (-e, variante -ye), particule notant diverses déterminations, est postposée au déterminé ; l'adjectif est invariable ; un grand nombre d'adjectifs servent d'adverbes de manière ; de leur côté, les adverbes de lieu et de temps ont une partie des propriétés du substantif ; aux pronoms personnels, la langue familière tend à préférer les suffixes personnels. La conjugaison du verbe, qui comporte une flexion personnelle complète, se fait sur la base d'un double radical ; les verbes se distribuent en réguliers (exemple : radical II xarid, radical I xar) et irréguliers (exemple : radical II gozašt, radical I gozar). Sur ces radicaux se forment trois modes (indicatif, subjonctif et impératif) par ajout de désinences personnelles et de préfixes verbaux (be-xar-am, « que j'achète ») ; les formes nominales du verbe servent à construire les formes composées, dont le futur et toutes les formes passives. Par l'adjonction d'un préverbe se forment de nouveaux verbes qui sont l'une des grandes subtilités du persan. Les procédés de formation des mots constituent un important chapitre de la grammaire : on retiendra en particulier la possibilité de transposition de classes de mots, l'usage abondant de la suffixation pour toutes les classes, la juxtaposition de types variés, enfin la richesse de la formation des mots par composition.

Dans la phrase, le persan n'ayant pas de déclinaison, l'ordre des mots est important ; normalement le sujet vient en tête, le verbe ou la copule en fin de phrase ; le complément d'objet reçoit la postposition - dans la mesure où il réfère à un objet précis ; dans la langue familière, il tend à être élidé ; le verbe n'est au pluriel que si le sujet désigne des personnes ou des agents. Le persan se présente ainsi comme une langue au fonctionnement assez simple, mais avec de très grandes ressources de communication.

La littérature persane classique

Des richesses enfouies

Par littérature persane, on entendra ici l'ensemble des écrits en persan qui ont contribué à former l'homme selon les normes de la culture de l'Iran à l'époque islamique, ou bien qui sont les expressions variées de l'homme dépendant de cette culture. Il s'agit essentiellement d'un homme « classique » : attaché à une tradition, il a conçu sa culture comme une totalité aux domaines inséparables ; ainsi, sa poésie n'ignore pas les sciences, son manuel d'administration n'oublie pas la poésie, son livre d'histoire aime moraliser. Cet homme s'est également exprimé en arabe, surtout à haute époque, mais aussi en tout temps quand il traite de sujets techniques. Par méthode du moins, l'on se bornera à parler ici de la littérature en persan, la langue la mieux entendue de toutes les classes de la société en Iran.

On se gardera, au départ, d'oublier l'inséparable parente de la littérature persane : tout ce qui, de la culture de l'Iran, n'est pas écrit, et dont personne n'a fait encore le tour. Du moins la littérature offre-t-elle l'illusion d'être plus vite saisissable. Cependant, pour deux raisons au moins, son histoire se laisse encore mal dégager. D'une part, les catalogues des manuscrits aident à voir qu'un bon nombre d'ouvrages attendent encore d'être édités, ou réclament une édition critique ; les savants, spécialement les Iraniens, s'attachent heureusement à cette longue besogne de l'édition. D'autre part, les méthodes pour aborder l'étude des textes restent d'un emploi trop imprécis ; l'histoire littéraire comme telle, la philologie, les analyses stylistiques ont des rigueurs dont il y a beaucoup à attendre pour arracher ces études à leur période artisanale.

Déjà la langue persane s'était montrée comme une langue de structure indo-européenne et en même temps comme une grande emprunteuse au lexique arabe. De son côté, la littérature persane fait bien partie de l'ensemble culturel mis en branle par l'apparition de l'islam au viie siècle ; mais la marque sur elle du passé culturel iranien, même réinterprété à la lumière de cet islam, est indélébile ; et puis, elle a beaucoup donné et reçu de mondes très divers : l'Inde et la Chine, les communautés chrétiennes, les peuples turc et mongol. Elle est, avant les temps modernes, l'une des grandes expressions de civilisations en contact.

La littérature persane dans l'histoire

Quand la poésie persane apparut, soudain et déjà presque formée, à la cour des princes de l'Est iranien, ce fut la première convergence en Iran de l'histoire littéraire et de l'histoire de la société. On sait comment le Khorâsân, province habituée à une vie autonome dès avant l'islam, avait été le lieu où s'était ourdie la conspiration qui provoqua la chute de la dynastie arabe des Omeyyades. Relayant divers mouvements d'allure messianique, des dynasties locales organisèrent progressivement la vie régionale. Ces siècles obscurs avaient laissé la vie culturelle suivre son cours dans les milieux terriens ; elle apparut au stade où elle avait évolué quand les princes, tous musulmans, choisirent de la faire prospérer à leur goût.

Au temps des Sassanides, avant l'islam, la poésie était orale, la prose écrite ; celle-ci, la littérature mazdéenne mise à part, était surtout de divertissement et d'édification morale ; elle s'offrit immédiatement aux premiers traducteurs arabes, assurant sa continuité. Mais la poésie, qui couvrait un immense champ de la culture, surtout didactique et épique, était fondée sur l'accent et ne se concevait qu'accompagnée de musique ; les traditions orales résistent mal quand les goûts changent. Roudaki (mort en 940) représente à la fois l'ancien type des aèdes, et le type du nouveau poète : il a chanté, mais ses poèmes s'écrivent ; leur mètre n'est plus à accent, c'est le mètre quantitatif, d'influence arabe, qui semblait maintenant chanter tout seul. L'on n'est plus désormais que poète, et l'on vivra bien si l'on fait l'éloge des princes : la poésie persane a d'abord été lyrico-panégyrique. On peut classer les poètes de ce genre d'après les dynasties ; mais d'autres genres s'y mêlent tout de suite et retrouvent un certain nombre de thèmes de la poésie d'antan, épiques surtout ; ils sont marqués par l'ambiance pessimiste de la période sombre d'où l'on émergeait. La prose naît alors, répondant à des besoins plus immédiats, relayant l'arabe que ne pratiquait, d'ailleurs intensément, que la haute classe.

La poésie de cour s'étend et se perfectionne à mesure que les dynasties successives s'affermissent ; au xie siècle, à la cour des Ghaznévides, elle devient une grande affaire, gagne en verve, accroît sa technique ; elle s'étend peu à peu vers l'Inde, mais aussi au-delà de l'Oxus avec les Turcs islamisés ; sous les Seldjoukides, elle connaît son apogée et déjà ses excès dans la complication. Mais une autre poésie, de même technique, est née hors des cours : celle des hommes religieux qui chantent leur expérience et instruisent leurs disciples, ismaéliens et soufis principalement ; elle était destinée à se joindre à la première pour porter à maturité la grande poésie persane, mais par quel détour de l'histoire ! Le déferlement des Mongols a jeté l'Iran du xiiie siècle dans une immense désolation ; on ne se presse plus à la cour, l'heure est à la prose qui narre ce qui s'est passé ; Djoveyni (mort en 1283), qui accompagna Hülegü dans sa conquête de l'Iran, domine le genre. Bien des lettrés cherchent refuge en Turquie et en Inde, où la littérature persane prend son essor à la fin du xiiie siècle avec Amir Khosrow de Delhi. En Iran, la littérature s'intériorise, médite et prie, moralise. La dynastie mongole des Ilkhâns s'effrite vite, les dynasties locales foisonnent : une ère de renouveau commence pour la littérature, marquée par Hâfez et bien d'autres maîtres en tous genres. Tamerlan passé, la poésie se raffine au contact des cours, connaît la grande œuvre de synthèse de Djâmi (mort en 1492) ; mais le pays est en grand désarroi, le soufisme aide à espérer, c'est le temps de Ne'matollâh Kermâni (mort en 1431). Avec l'avènement des Safavides, au début du xvie siècle, le shī‘isme devient la religion d'un État centralisateur : le soufisme est écarté ; la littérature se fait populaire pour attirer la ferveur envers les imâms, elle connaît aussi un grand essor en théologie. Le xviiie siècle, si troublé par l'invasion afghane, est la période, semble-t-il, la plus stérile de l'histoire littéraire en Iran.

L'histoire de la littérature persane

La poésie persane a été maîtresse de tous ses genres dès le siècle qui a suivi sa naissance ; sans doute profitait-elle de l'expérience technique de sa devancière, la poésie arabe ; mais elle est d'abord le jaillissement de ce qu'a exprimé l'Iran au moment où il quittait une nourrice abusive : il se rappelait son passé et se mettait à n'accepter que par choix ce qui lui était venu dans la confusion. Poésie d'inimitable simplicité : c'est ainsi que ses techniciens définirent son premier style ; elle a la vie et la promesse des sources qui donnent, presque seules, un fleuve ; ses renouvellements seront une quête vers sa prime fraîcheur, ce sera son charme et son drame. Elle est à l'image de ce premier matin de printemps, si fêté par les poètes, et qui débute l'année iranienne ; poésie de l'Orient, de l'aurore, du premier amour et de son premier vin, où se confondent les plans terrestre et céleste ; poésie qui restera si déconcertée par la révolution du temps : il ne tient pas la promesse du premier jour ; mais nowrouz, le premier de l'an, va revenir : est-il une autre poésie qui a tant chanté, au cœur de la désespérance, sa soif d'union à l'aimé ? Aimé cruel, il a déjà pris tout votre cœur au commencement qui est fini ; il se dérobe sans cesse, idole impassible auprès de votre flamme. La poésie persane est d'abord un cri vers l'Autre.

On a dit qu'elle était de structure moléculaire : chaque distique est un noyau détachable, il harmonise en un tout la pointe de pensée et la pointe d'expression, il est le fait de grands rhétoriciens aussi, et versés dans toutes les sciences de leur temps. La qasidé, dont l'origine arabe n'est pas prouvée, est un poème composé à l'intention d'un prince ; elle est faite d'au moins dix distiques de même rime ; son introduction (tašbib) traite d'un thème de circonstance (fête, guerre) ou qui en dérive (vin, nature, amour) ; la louange du prince vient ensuite ; elle se termine par les vœux, qui doivent attirer une récompense au poète. Jusqu'au xiiie siècle, elle connut de grands développements, avec ses écoles et ses styles. Le ghazal ressemble au tašbib de la qasidé : il est fait de quelques distiques de même rime, de forme très raffinée, d'expression plus personnelle ; ce genre poétique est lui aussi primitif, mais va prendre de grands développements à partir du xiiie siècle ; son grand thème est l'amour ; Hâfez et Sa'di en sont les maîtres. Parmi les autres formes de la poésie, il faut mentionner spécialement le quatrain, connu lui aussi dès les origines ; la rime, habituellement AABA, est entre les parties des deux distiques qui le composent ; le quatrain touche à tous les sujets traditionnels ; ceux d'Omar Khayyâm en sont l'exemple le mieux connu en Europe. Le masnavi, long poème où la rime est entre hémistiches, constitue la forme des grandes compositions épiques, romanesques et didactiques. La poésie épique fut d'abord récit de gestes et connut son apogée au xie siècle avec Firdousi ; au xiiie siècle, elle se mit à narrer les hauts faits des grands du temps ; il existe aussi une épopée religieuse ; elle fut shī‘ite dès les Bouyides, chantant prouesses et martyre des imâms. Le masnavi fut également la forme de romans dont plusieurs sont issus de la tradition sassanide ; Vis-o Râmin, de Gorgâni, reprenait même une légende parthe ; ici encore, le sommet du genre se place avant le xiiie siècle, avec les Cinq Trésors de Nezâmi Ganjevi, souvent imité ensuite. Le masnavi par excellence est celui de Djalâl ol-din Mowlavi (mort en 1273), trésor de l'enseignement soufi issu d'une très brillante tradition avec des hommes comme Sanâ'i et Attâr. Théologique, philosophique, morale, critique, satirique, la poésie persane a été tout cela très tôt également.

La prose persane a cultivé elle aussi des genres très variés dès ses commencements ; elle est volumineuse et reste encore mal étudiée. On en trouvera une bonne approche dans l'introduction de Z. Safâ à son Ganjineye Soxan (1969). Deux faits sont, en elle, typiquement persans : d'abord sa langue, dans les ouvrages qui ont échappé au style fleuri en honneur à partir du xiiie siècle ; puis les œuvres de niveau moyen (de fiction, de méditation et biographiques), dont l'étude permettra de restituer la vie des époques passées.

Toute génération nouvelle s'affirme en s'assurant que l'ancien temps s'en est allé. C'est une manière encore de se battre avec lui, et la littérature persane n'a pas fini ce débat. Sa réussite dépend de son engagement dans les problèmes de son temps. On va voir qu'elle s'y est bien engagée.

—  Charles-Henri de FOUCHÉCOUR

Littérature moderne de l'Iran : ruptures et continuité

Au seuil du xixe siècle (xiiie de l'hégire), la Perse subit un bouleversement considérable, comparable, à certains égards, à la conquête arabe ou à l'invasion mongole : la pénétration de la culture occidentale. ‘Abbâs Mirzâ Qâdjâr fait installer les premières presses d'imprimerie typographiques à Tabriz (1811). Puis le procédé lithographique connaît un grand succès. Des groupes d'étudiants iraniens se succèdent en Europe.

Ainsi se constitue une élite pleine d'idées nouvelles qui jette un regard neuf sur son pays. Des écoles sont fondées sur le modèle européen (en 1851, le Dâr-ol Fonoun, la célèbre école polytechnique). E ‘temâdossaltaneh fait traduire des ouvrages scientifiques. Md.Tâher Mirzâ se met à traduire les romans d'Alexandre Dumas, Zokâ'-ol molk ceux de Jules Verne. Des dizaines d'œuvres romanesques introduisent petit à petit un goût et des genres nouveaux que s'emploient à diffuser les journaux et les revues littéraires récemment fondés.

Au contact de l'Occident et des idées révolutionnaires européennes, la Perse figée des Qâdjârs se disloque et un courant de libération se concentre autour du principe de la mashruteh (constitution). Des esprits forts comme Âkhund-zâdeh (1812-1878) dans ses Maktubât et ses Tamsilât, l'entretiennent et le développent depuis Tiflis ; Malkom Khan (1833-1908), depuis Londres, dans son journal Qânun ; Mirzâ Âqâ Khân Kermâni (1854-1896) et Asad-âbadi depuis Istanbul. Dans l'orbite de ces nouveaux intellectuels et sous leur influence naît une littérature nouvelle, constitutionnaliste, marquée par quelques œuvres d'un ton et d'un genre tout à fait originaux, qui sont comme les phares de cet Iran nouveau : Siyâhat-nâme -ye Ebrâhim Beyg de Z.-ol Marâqe'i (1839-1911), Ketâb-e Ahmad et Masâlek -ol mohsenin de ‘A.-ol R. Tâlebof (1834-1911), la traduction des Aventures d'Hajji Baba d'Ispahan de J. Morier par Mirzâ Habib Esfahâni (1835-1893) et les Čarand-parand d'‘A. A. Dehkhodâ (1879-1956) dans le journal Sur-e Esrâfil. Ces œuvres sont les signes précurseurs d'une littérature qui cherche de nouvelles voies.

La prose persane subit plus tôt que la poésie le choc de l'Occident, peut-être parce que, n'ayant pas autant qu'elle la faveur des lettrés persans, elle était plus réceptive et moins réticente aux transformations, mais surtout parce que les genres importés de l'Occident n'ayant pas d'équivalent dans la littérature classique, ils ne heurtaient pas des traditions multiséculaires. Ainsi, sous l'influence de Dumas, entre autres, naquirent à partir de 1910 les premiers romans historiques de Md. B. Khosravi, Sheikh Musâ Nasri, H. Badi', San'ati-zâdeh Kermâni et de bien d'autres, d'inégale valeur littéraire. L'écriture romanesque se cherche. Elle s'aventure également dans le roman social à partir des années 1920 sous la plume de M. Kâzemi, A. Khalili, J. Djalili ou de Md. Mas'ud Dehâti. Les derniers en date, encore dans les mémoires, mais sur le point de sombrer dans l'oubli, sont A. Dashti et Md. Hejjâzi.

La nouvelle, mieux que le roman, parce qu'elle est plus proche de genres narratifs typiquement persans, intégrant des traits constitutifs des récits classiques (hekâyat/historiette, conte, récit populaire), a trouvé en Iran un terrain d'élection. Sous l'impulsion de Sd. Md. ‘A. Djamalzadeh, qui donne le signal en 1921 avec Yeki bud -o yeki nabud, le genre atteint sa perfection dans les écrits de S. Hedâyat (1903-1951), maître inégalé (La Chouette aveugle, 1941), suivi de B. ‘Alavi qui explore les voies du réalisme social. Après 1945, sous l'influence des romanciers américains, les formes et les structures du récit évoluent dans d'autres voies. La littérature, dans ce genre où elle se développe à son aise, s'engage dans les luttes sociales du peuple iranien en lui permettant de prendre conscience de lui-même. S. Čoubak choisit le style naturaliste et se fait peintre des misères humaines et des marginaux. J. Âl-e Ahmad (mort en 1969), dans un style réaliste, renoue avec les formes du récit traditionnel. E. Golestân se distingue par sa prose rythmée. Beh-Âzin (E'temâdẑâdeh) se plonge dans l'étude des malaises sociaux. S. Behrangi (mort en 1968) retrouve la tradition du conte politique. B. Sâdeqi rappelle le réalisme et l'ironie mordante de Tchekhov, tandis que l'étrange et le fantastique d'Edgar Poe envoûtent les récits de Q. H. Sâ‘edi. Peu à peu, les techniques narratives évoluent. M. Kiyânoush introduit l'usage du point de vue interne ; H. Golshiri celui du monologue intérieur. D'autres suivent des voies moins aventureuses mais pourtant fécondes : F. Tonkâboni, l'observateur méticuleux et impitoyable des réalités socio-politiques ; 'A. Md. Afqâni, le Zola du bazar de Téhéran, dans des romans qui doivent encore beaucoup à Samak-e ‘Ayyâr ou Amir Arsalân ; les régionalistes A. Mahmud, le peintre du Sud, et M. Dowlat-âbâdi qui recrée la vie et l'histoire des gens du Khorassan dans une langue volontiers archaïsante, truffée d'idiotismes.

La poésie prit son nouvel essor bien après la prose. À la fin du xviiie siècle, elle avait été tentée tout d'abord de revenir sur ses pas et, par réaction contre le « style indien » trop précieux, elle se tournait à nouveau vers les classiques. L'on vit resurgir des Sa'di, des Hâfez, des Farrokhi et des Manutchehri au petit pied dans Sabâ (mort en 1822), Neshât Esfahâni (mort en 1828), For̂uqi (mort en 1857) ou Qâ'âni (mort en 1859) dont les vers délicats, quelque peu dépourvus de la fraîcheur de leurs modèles, tentaient de ressusciter un Iran disparu. Seul Yaqmâ (mort en 1859), le satirique, fit une originale exception.

Peu à peu, alors que se développe l'idée de liberté, que les critiques sociales fusent de partout et que prend corps le mouvement constitutionnaliste, une génération de poètes enflammés chante la patrie, le désir de liberté et de justice, prône un nouveau type de société où l'égalité des sexes, l'éducation et la science prennent une importance capitale. Les manifestes se multiplient dans les œuvres d'Adib-ol mamâlek (1860-1917), du nostalgique Bahâr (1860-1931), du violent Iraj (1874-1926), d'Âref-e Qazvini, le chantre populaire (1882-1934), d'‘Eshqi (1894-1924), le patriote révolutionnaire, de Dehkhodâ, le nationaliste, de Sd. Ashraf (1870-1933), le plus populiste de tous, l'éditeur de Nasim- e Shemâl, de Lâhuti (1887-1957), le politicien et militant communiste, de Farrokhi Yazdi, le poète révolutionnaire marxiste torturé par Rezâ Shâ. La poésie se fait proche de la vie, et si les formes évoluent avec lenteur, des thèmes tout nouveaux injectent un sang vivifiant. Le poète prend conscience de son rôle social ; il s'éloigne de la cour, il s'y oppose même et connaît le destin tragique des « maudits ».

Cependant, le grand tournant de la poésie moderne, c'est Nimâ Yushij (1897-1959) qui le prendra en 1921 dans Afsâneh, rejetant délibérément les conventions classiques. Dans sa poésie apparaît pour la première fois l'expérience du poète, portée par un lyrisme tout personnel qui trahit l'influence des romantiques européens. En tous points, la poésie nouvelle (she'r-e now) rompt avec la tradition : les images quittent leur orbite conventionnelle pour épouser l'expérience particulière. Le langage symbolique des classiques éclate dans un univers familier. Mètres et rimes subissent aux yeux des uns les ultimes outrages et pour les autres une métamorphose salutaire. Entre les conceptions classique et moderne se creuse un gouffre grandissant. À la suite de Nimâ, de jeunes poètes recueillent et poussent plus loin, chacun dans sa voie, l'héritage du maître : ce sont A. Shâmlou (1925-2000), l'inlassable forgeron de formes nouvelles, E. Shâhrudi (1925-2000), le familier de Dehkhodâ, H. Ebtehâdj (né en 1927) à la fois maître du style classique et poète engagé, S. Kasrâ'i (né en 1927), l'historien des grands mythes de l'Iran, M. Akhavân-Sâlés (1928-1990), l'héritier de la tradition du Khorassan. D'autres voies s'ouvriront avec S. Sepehri (1928-1980), qui réintègre la tradition soufi, avec N. Nâderpur (1929- 2000), l'impressionniste, avec l'intimiste F. Farrokhzâd (mort en 1967) et sa vibrante perception des grands drames de la condition humaine, Md. Atashi (1931-2005) et sa peinture émotive et colorée des tribus du Sud, Y. Royâ'i (né en 1931), fasciné par l'univers des formes et des structures, Md. ‘A. Sepânlou (né en 1938) et ses expériences folkloristes et dialectologiques ; chez E. Kho'i (né en 1938), la poésie se fait le véhicule de thèmes sociaux et de la spéculation philosophique. Md. R. Shafi‘i Kadkani (né en 1939) démontre l'intime continuité des poésies classique et moderne.

Quels nouveaux chemins s'ouvriront à la création littéraire ? Les bouleversements socio-politiques, le raz de marée idéologique de la révolution de 1978, les voix étouffées, la résistance héroïque des uns ou la fuite des autres jettent un nouveau défi à l'Iran. L'avenir dira comment il saura le relever.

—  Christophe BALAY

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Christophe BALAY, Charles-Henri de FOUCHÉCOUR, Jean de MENASCE, Mohammad Djafar MOÏNFAR, « PERSE - Langues et littératures », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 août 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/perse-langues-et-litteratures/