BATAILLON MARCEL (1895-1977)

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Marcel Bataillon était le fils du grand biologiste Eugène Bataillon, créateur de la parthénogenèse traumatique, dont Robert Courrier a pu dire qu'analyser son œuvre, c'était côtoyer le génie. Né à Dijon, au hasard de la carrière universitaire de son père, mais d'ascendance composite (franc-comtoise, limousine et alsacienne), il entre à l'École normale supérieure dans la promotion 1913, qui paya un si lourd tribut à la guerre. Le jeune lieutenant, qui allait devenir un pacifiste convaincu, rapporte du front deux citations et la croix de guerre. Sa vocation hispanique s'éveille très tôt. Marcel Bataillon aimait à raconter comment elle était née à la faveur d'un séjour en Espagne, où, se destinant aux études grecques, il effectuait des recherches sur l'hellénisme dans la péninsule Ibérique. Il se plaisait ainsi à souligner la puissance du hasard ou le pouvoir de séduction qu'exerce l'Espagne sur ceux qui la rencontrent et la portent ensuite au cœur toute leur vie. Agrégé d'espagnol en 1920, docteur ès lettres en 1937, sa carrière universitaire se déroule avec une belle régularité : membre de l'École des hautes études hispaniques (Madrid, 1920-1922), professeur de langue française à l'université de Lisbonne (1922-1926), professeur d'espagnol au lycée de Bordeaux (1926-1929), maître de conférences de langues et littératures méridionales à l'université d'Alger (1929-1937), professeur de langue et de littérature espagnoles à la Sorbonne (1937-1945), il est élu en 1945 professeur au Collège de France dans la chaire créée pour lui de langues et littératures de la péninsule Ibérique et de l'Amérique latine, qui recueille en partie la succession de Paul Hazard. Une des grandes figures de l'illustre maison, par l'humanisme large et la hauteur de vues qui très tôt le caractérisent, il en sera aussi l'administrateur pendant dix ans, jusqu'à son départ en 1965. Il était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 1952. Le nombre des sociétés savantes, françaises et internationales que Marcel Bataillon a présidées est impressionnant : partout dans le monde son autorité scientifique et morale était reconnue, recherchée et mise en avant comme la plus prestigieuse des cautions.

Son œuvre scientifique est immense. On ne peut ici qu'en dégager les orientations principales. Autour d'un maître livre, Érasme et l'Espagne (1937), sa thèse de doctorat unanimement saluée comme une contribution capitale à l'histoire intellectuelle et religieuse de l'Occident moderne, s'ordonnent de multiples travaux sur la Renaissance et la Réforme catholique dans le monde ibérique. Avec une érudition et une finesse sans égales, Marcel Bataillon a analysé l'illuminisme espagnol et la spiritualité érasmienne, leurs affinités, leur fusion intime à l'origine de cette religiosité nouvelle, de ce christianisme essentiel, intériorisé, qui brilla dans la péninsule Ibérique d'un éclat particulier. Face à l'histoire d'Espagne « verticale », diachronique, d'un Américo Castro, autre géant, qui procédait par intuitions vitalistes, Marcel Bataillon faisait, selon son expression, une « histoire d'époque, horizontale, histoire d'Europe ou de la conscience chrétienne », qui débordait amplement le cadre péninsulaire. Nul doute qu'il faille chercher là l'exceptionnelle portée de ses travaux. Tout historien ayant son époque, il avait une prédilection pour la littérature espagnole des siècles d'or, et particulièrement pour les œuvres difficiles (en devenir, anonymes, composites) : La Célestine, Lazarillo de Tormès, le Voyage de Turquie (qu'il restitue au médecin ségovien Andrés de Laguna), Cervantès, La Pícara Justina, dont il a su capter toutes les subtilités et tous les charmes.

Sa démarche était simple : Marcel Bataillon a toujours prôné une « défense et illustration du sens littéral », visant à la redécouverte, par la lecture attentive, du sens originel, authentique, d'une œuvre – celui qu'elle avait pour son créateur et (ou) ses contemporains –, sans méconnaître pour autant, ni mépriser, les affabulations postérieures, qu'il convient seulement de remettre à leur place dans l'histoire d'une perception. C'est le même souci d'une histoire nuancée et documentée que l'on retrouve chez l'américaniste qu'il devient après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il découvre l'immense continent au visage indien. La même sympathie que celle éprouvée au [...]

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Charles AMIEL, « BATAILLON MARCEL - (1895-1977) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/marcel-bataillon/