PAPIN LES SŒURS

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« Crime paranoïaque », monstrueux passage à l'acte, l'assassinat par leurs deux servantes, les sœurs Papin, de la femme d'un avoué du Mans et de sa fille, au soir du 2 février 1933, provoqua une grande émotion dans la presse, chez les magistrats et les psychiatres, ainsi que dans le monde littéraire. Jérôme et Jean Tharaud suivirent le procès des deux meurtrières comme « envoyé spécial » de Paris-Soir. Les surréalistes, notamment Paul Eluard, Benjamin Péret et Man Ray, se montrèrent bien vite fascinés par le couple étrange que formaient Christine et Léa Papin — âgées lors du drame de vingt-sept et vingt et un ans — et qu'une fureur paroxystique jaillie de l'inconscient avait fait passer d'une quotidienneté fruste et quasi mutique à l'orgie sanglante. Les fantasmes de ce duo fusionnel semblent avoir inspiré Jean Genet quand, plus tard, il composa sa pièce de théâtre intitulée Les Bonnes (1947). Mais, quelques semaines seulement après le procès qui condamna Christine à avoir la tête tranchée sur la place du Mans, Jacques Lacan, alors jeune psychanalyste, avait consacré à ce cas, dans Le Minotaure (déc. 1933), un article où il commence par décrire la soudaine folie des deux domestiques et son effroyable scénario : « Chacune s'empare d'une adversaire, lui arrache vivante les yeux des orbites, fait inouï, a-t-on dit, dans les annales du crime, et l'assomme. Puis, à l'aide de ce qui se trouve à leur portée, marteau, pichet d'étain, couteau de cuisine, elles s'acharnent sur les corps de leurs victimes, leur écrasent la face et, dévoilant leur sexe, tailladent profondément les cuisses et les fesses de l'une, pour souiller de ce sang celles de l'autre. Elles lavent ensuite les instruments de ces rites atroces, se purifient elles-mêmes, et se couchent dans le même lit. »

Tout au long de l'enquête puis du procès, gendarmes, juges et avocats s'interrogèrent en vain sur les motifs d'un tel crime — les deux femmes étant incapables d'en indiquer un seul qui fût compréhensible — et les jurés ne purent que condamner celles-ci pour l'horreur de leur acte. Les psychiatres, à commencer par le docteur Logre commis alors près le tribunal, puis Lacan lui-même et beaucoup d'autres, sont parvenus, à partir des antécédents des meurtrières et de leurs comportements en prison, à retrouver dans ce cas clinique les traits d'une anomalie mentale connue depuis longtemps sous le nom de « folie à deux ». Logre voit dans le duo des sœurs Papin un « couple psychologique » tel qu'à examiner leurs dépositions après l'assassinat « on croit lire double ». Et Lacan ajoute : « Vraies âmes siamoises, elles forment un monde à jamais clos [...]. Avec les seuls moyens de leur îlot, elles doivent résoudre leur énigme, l'énigme humaine du sexe. » Car cette cohabitation exclusive et passionnelle, dont la pathologie culmine avec le « rapprochement peureux » de Christine et Léa dans le même lit après le crime, repose à la fois sur une homosexualité larvée et sur un intense besoin d'auto-punition.

Certes, ce type de folie à deux, qui est aussi un « mal d'être deux », peut se décrire comme un mécanisme où un sujet délirant actif exerce un pouvoir suggestif sur un sujet passif, en tout cas plus faible (le lien entre Christine et Léa, en effet, n'a jamais cessé d'être dissymétrique, la cadette se bornant à suivre sans discuter les consignes délirantes de l'aînée). Mais il reste qu'une telle relation entre deux femmes ne peut vraiment être comprise qu'au niveau même de l'homosexualité et de la culpabilité. Et, par là, elle appartient au champ paranoïaque des psychoses, où l'on trouve le tableau connu du narcissisme mortifère, du sado-masochisme, d'un épuisant sentiment d'envie et de pulsions d'agressivité ou de persécution qui, dans leur efficacité meurtrière, ne cessent de défier les exigences punitives de la société.

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LES BONNES, Jean Genet - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • David LESCOT
  •  • 890 mots
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L'argument des Bonnes (1947, nouvelle version en 1958), fut fourni à Jean Genet (1910-1986) par un fait divers survenu en 1933 : le crime des sœurs Papin, au Mans. De l'événement originel, la pièce a conservé une trame policière indécise, occupant l'arrière-plan du drame. On se gardera d'autre part, indique l'auteur dans un texte datant de 1963, « Comment jouer Les Bonnes  », d'y voir l'illustrat […] Lire la suite

Pour citer l’article

« PAPIN LES SŒURS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-soeurs-papin/