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LE MAGICIEN (C. Tóibín) Fiche de lecture

Quel homme ! est-on tenté de dire en refermant cette biographie consacrée à Thomas Mann, quand tous les détails d’une existence perdent la netteté de leurs contours et se résorbent en une impression d’extraordinaire destin. À cet égard, le livre porte bien son nom. Il y a effectivement quelque chose de magique dans la façon dont ce fils de négociant né à Lübeck (Empire allemand) a conduit sa vie pour devenir l’un des plus grands écrivains du xxe siècle.

À l’ombre du père

Colm Tóibín, romancier irlandais et auteur de plusieurs biographies, dont celle de Henry James (Le Maître, 2005), commence son ouvrage, non pas avec la naissance de Thomas Mann en 1875, mais avec la mort du père en 1891. Le jeune Thomas n’a alors que seize ans. Ce clin d’œil à la psychanalyse est appuyé par le fait que le chapitre liminaire consacré au père, homme froid et rationnel, fait paradoxalement la part belle à la mère originaire du Brésil, à la nature sémillante et artiste. Pourquoi ces deux personnes si diamétralement opposées se sont-elles rencontrées ? Cela reste un mystère que n’aborde pas Colm Tóibín dans son ouvrage de plus de 600 pages (paru en 2021 chez Grasset et traduit en français par Anna Gibson), mais qui trouve ses harmoniques dans le caractère et l’œuvre de Thomas, deuxième enfant d’une fratrie de cinq. Et c’est bien Julia, la mère, qui va jouer un rôle déterminant dans la vie de ses enfants en déménageant de Lübeck à Munich après la mort de son mari, dont le testament a quelque chose d’outrageant : il décide en effet de la dissolution de l’entreprise familiale et instaure une sorte de tutelle pour sa femme et ses enfants. De ce père absent et mal aimant, Thomas gardera toute sa vie une certaine morgue et une raideur qui passera souvent pour de la froideur. Si Tóibín ne cherche pas à dissimuler les zones d’ombre de la vie et de la personnalité de l’écrivain, il présente malgré tout un Thomas Mann beaucoup plus hésitant, sensible, fragile parfois, que ne le laissent penser bien des articles qui lui ont été jusque-là consacrés.

Colm Tóibín aborde très tôt le thème de l’homosexualité en évoquant et en imaginant parfois les premières rencontres interlopes de Thomas Mann quand il était encore au lycée. Il en fait un leitmotiv qui accompagne à la manière d’une basse continue toute la vie de l’écrivain jusqu’au sein même de son mariage avec Katia Pringsheim, puisque Mann était en fait amoureux de Klaus Pringsheim, le frère de Katia. Et s’il a quand même épousé celle-ci, c’est peut-être, outre le fait qu’elle lui permettait d’entrer dans le cercle d’une famille richissime, qu’elle avait un côté masculin et qu’« elle pouvait aussi bien être un garçon ». Katia va vite se rendre compte de l’homosexualité de son mari. Elle en prendra son parti sans colère ni rancune, poussant même parfois son époux à des rencontres avec d’autres hommes. L’image d’un couple uni n’est donc pas qu’une apparence : elle s’appuie sur une confiance absolue, une immense tolérance, une complicité que l’auteur, lui-même gay, sait évoquer avec finesse et parfois drôlerie.

De cette union pour le moins hors du commun vont naître six enfants entre 1905 et 1919. Tóibín s’intéresse surtout aux deux aînés : Erika et Klaus. S’il y a un reproche à faire à cette superbe biographie, c’est de reléguer dans l’ombre la figure de Klaus Mann. On a l’impression d’avoir à faire à un personnage souffrant essentiellement de son addiction aux drogues, sans grand talent, alors que la critique littéraire s’accorde maintenant à reconnaître la valeur de cet auteur présenté parfois dans certaines études comme un rival pour le père.

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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