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L'IMMORALISTE, André Gide Fiche de lecture

Difficile liberté

André Gide décrit volontiers son œuvre comme une construction intellectuelle, et présente ses livres comme les éléments d’un dialogue, voire les arguments d’un débat. Une telle conception n’a évidemment de sens que dans le cadre d’une « littérature d’idées », caractéristique de la première moitié du xxe siècle, qui aborde sur le mode de la fiction romanesque ou théâtrale des problématiques philosophiques, morales, politiques...

Ainsi, avec Les  terrestres (1897), qui le précèdent, et La Porte étroite (1909) et Les Caves du Vatican (1914), qui lui succéderont, L’Immoraliste s’inscrit dans une réflexion sur la liberté, ou pour mieux dire sur la libération. On retrouve les échos de penseurs aussi influents à l’époque qu’Henri Bergson (et son « élan vital ») et Friedrich Nietzsche (et sa « volonté de puissance »). La philosophie de ce dernier, en particulier, s’était largement diffusée dans les milieux intellectuels, en ce tournant du xxe siècle, suscitant l’adhésion enthousiaste d’une jeune génération qui se montrait sensible à sa triple critique du christianisme, de la métaphysique et du logos. Elle appéciait davantage encore son appel à l’affranchissement des contraintes collectives – morales et sociales – au profit d’un retour aux forces vives de l’individu. Bien que Gide ait toujours obstinément nié l’influence de l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra(1883-1884), cet hymne dionysiaque trouvait une résonance fidèle autant dans le style lyrique que dans le contenu « libertaire » des Nourritures terrestres, pensées comme un « manuel d’évasion, de délivrance » (Préface de 1927).

De ce texte inaugural, L’Immoraliste se veut à la fois une continuation et un correctif. Outre le personnage de Ménalque, on retrouve ici la plupart des thèmes des Nourritures : la maladie et la guérison, libératrices des forces vitales, l’exaltation du corps et des sensations au contact du Sud, le rejet de la religion et des conventions sociales, le refus de séparer l’art et la vie… Mais, contrairement à l’adhésion que son titre semble annoncer, L’Immoraliste se lit à bien des égards comme un contrepoint aux Nourritures. Le style, moins enflammé et plus analytique, ainsi que le dispositif narratif qui renvoie au seul Michel la responsabilité de son propos, instaurent une distance nouvelle. Surtout, le propos lui-même, qui tient beaucoup de la confession, n’a plus grand-chose à voir avec le manifeste incandescent des Nourritures. À l’épreuve de son application concrète, l'élan émancipateur débouche ici sur une réalité beaucoup plus complexe et ambivalente : accablé de culpabilité, Michel semble vivre sa métamorphose sur le mode d’une addiction au vice et d’une déchéance (« cette descente vers l’Italie eut pour moi tous les vertiges d’une chute »). À la différence de l’individualisme joyeux et « désirant » de Ménalque, l’immoralité de Michel apparaît moins comme le résultat d’un choix assumé que comme l’effet de facteurs indépendants de sa volonté (l’éducation, la maladie, le climat…). Ainsi, plus agi qu’acteur, celui-ci, au fil des situations qui se répètent (maladies, voyages inversés, fréquentations nocturnes des « mauvais sujets » puis déception devant leur « assagissement »...), connaît une lente déréliction. Elle trouvera son aboutissement, après la mort de Marceline, dans la vie absurde dont il demande à ses amis de le sauver. C’est qu’au fantasme de la libération a succédé la réalité de la liberté, mais d’une « liberté sans emploi », vide de sens.

L’Immoraliste marque ainsi de la part de Gide une prise de distance avec la radicalité des Nourritures, comme s’il en percevait les limites, et peut-être aussi, par avance, les dangers, notamment politiques. Il reste que, par bonheur pour le lecteur,[...]

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

André Gide - crédits : Hulton Archive/ Getty Images

André Gide

Autres références

  • GIDE ANDRÉ (1869-1951)

    • Écrit par Éric MARTY
    • 3 662 mots
    • 2 médias
    Maurice Barrès, chantre du nationalisme : « Né à Paris, d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous, monsieur Barrès, que je m'enracine ? J'ai donc pris le parti de voyager. » On retrouve là l'idée d'une origine marquée par la division et le dédoublement, mais, surtout, contre l'enracinement...

Voir aussi