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KOBAYASHI HIDEO (1902-1983)

En un temps où tout n'est que rupture, que peut encore nous apporter l'art ? En 1925, Kobayashi Hideo entre à l'université de Tōkyō : il a opté pour la section de littérature française, et devant les hommes de sa génération surgit ce qu'il faut bien appeler, d'un terme global et imprécis, la littérature d'Occident ; elle les fascine et les menace. Les artistes, les intellectuels que côtoie Kobayashi ont les yeux tournés vers les capitales européennes de l'avant-garde. Les universitaires font connaître les maîtres du xixe et du xxe siècle, qui veillent sur l'« empire de l'art » : Nietzsche, Mallarmé, Ibsen, Valéry. En regard, la tradition autochtone semble sans force. Mais il y a plus grave encore et la situation du Japon est en cela prémonitoire : ces chefs-d'œuvre tant admirés ne sont accessibles qu'en traduction, la peinture à travers des reproductions, la musique par des disques. Kobayashi Hideo, qui songeait à devenir romancier, y renonce. Il choisit le domaine de la critique.

Ses premiers travaux sont placés sous l'invocation de Rimbaud. Il lui consacre une étude dès 1926 et traduit en 1930 Une saison en enfer. Mais il se préoccupe d'abord de la littérature de son propre pays, traite d'écrivains contemporains (Shiga Naoya, 1929 ; Yokomitsu Toshikazu, 1930) ou des formes spécifiques apparues au cours des dernières décennies (Du récit personnel, Watakushi shōsetsu-ron, 1935). Il attaque sur plusieurs fronts : les écrivains et plus encore les critiques prolétariens, qui ne se soucient que d'idéologie ; les « formalistes » ; les pâles épigones du naturalisme. L'œuvre naît contre l'histoire : jaillie des profondeurs de l'être, de cette « réalité » première qu'explore le créateur, elle est irréductible. Le mot « réalisme », qui revient alors sans cesse sous sa plume, a un sens bien différent de l'acception commune. Dans ses livres les plus importants, il suit pas à pas le combat acharné que fut la vie des artistes. Il compose ainsi La Vie de Dostoïevski (Dosutoefusukii no sei-katsu, 1935-1937), qui demeura inachevée, Mozart (1944-1947), Les Lettres de Van Gogh (Gohho no tegami, 1952). L'investigation du critique devient à son tour créatrice : elle est une recherche obstinée et hasardeuse. À partir de 1936, il se tourne vers la tradition de son pays, dont il perçoit la vigueur et la perfection : Taema (1942), Saigyō (1942), Sanetomo (1943), Ce qu'on nomme impermanence (Mujō to ihu koto, 1946). Ces textes sont courts, mais intenses. Au visage découvert de l'homme moderne s'oppose le masque de l'acteur d'autrefois. Sa physionomie reste cachée. Le corps tout entier exprimera sa vérité. En moins de vingt ans, Kobayashi Hideo avait donné ses lettres de noblesse au genre de la critique, qui jouit dorénavant d'un prestige incontesté, parfois excessif. Lui-même reste fidèle à l'écriture brève et véhémente de ses débuts.

— Jean-Jacques ORIGAS

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales de l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • JAPON (Arts et culture) - La littérature

    • Écrit par Jean-Jacques ORIGAS, Cécile SAKAI, René SIEFFERT
    • 20 234 mots
    • 2 médias
    Kobayashi Hideo (1902-1983), qui exerça dans le domaine de la critique une autorité souveraine, présenta, en 1977, en un volume le texte sur Motoori Norinaga qu'il avait publié en revue pendant plus de dix ans, et qu'il compléta en 1982 par un Supplément (MotooriNorinagaHoki). Était-ce...

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