ARGUEDAS JOSÉ MARÍA (1911-1969)

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Peu d'œuvres ont fait l'objet d'interprétations aussi divergentes que celles du romancier et ethnologue péruvien José María Arguedas. Conteur nostalgique et même réactionnaire selon certains, il est considéré par une bonne partie de la jeunesse de son pays comme une grande figure de la gauche révolutionnaire. Divisé en zones hautement hétérogènes, le Pérou présente une région encore très indianisée, la sierra, qui est ausi la plus archaïque ; au contraire, la bande côtière, qui concentre les complexes industriels et les lieux de décision, se veut moderne et occidentalisée. La création et la réflexion du romancier, ainsi que la réception de ses œuvres, sont inséparables de cette compartimentation qui imprègne l'inconscient collectif péruvien.

José María Arguedas naît le 11 janvier 1911 dans une famille de la petite bourgeoisie de la sierra. Son enfance est assombrie par la mort précoce de sa mère et le remariage de son père. Comme bien d'autres enfants à cette époque, il apprend simultanément l'espagnol avec les siens et le quechua avec la domesticité indienne, qui lui donne toute l'affection que lui refuse sa belle-famille. Sa scolarité est chaotique, entrecoupée de voyages dans la sierra qui font de lui un fin connaisseur du milieu rural autochtone. Étudiant à Lima, il est incarcéré plusieurs mois en 1937 après avoir participé à des manifestations antifascistes : une expérience douloureuse dont il tirera un roman, El sexto (1961). D'abord professeur de collège, il obtient en 1957 son diplôme d'ethnologue, complété en 1963 par une thèse de doctorat. Cette même année, Arguedas, écrivain célèbre dans son pays, se voit confier pendant un an la plus haute responsabilité en matière culturelle : la direction de la Maison de la culture du Pérou. Depuis de longues années, le romancier souffre de névrose aiguë, et il fait en 1966 une première tentative de suicide. Ne réussissant pas à mener à bien un important projet de recherche ethnologique ni à terminer un ultime roman, l'écrivain se suicide le 2 décembre 1969. Son enterrement prendra l'allure d'un vaste rassemblement de l'extrême gauche péruvienne.

L'œuvre que laisse Arguedas est impressionnante. Elle couvre les genres les plus divers : articles, essais, ouvrages scientifiques, poèmes, nouvelles, romans. En ethnologie, son apport est considérable, même s'il n'a jamais prétendu être un théoricien. On lui doit entre autres d'avoir initié les recherches sur les religions et les mythes autochtones, domaine inexploré qui devait connaître vingt ans plus tard une vogue internationale. Il faut rappeler aussi les nombreux articles qu'il a publiés dans la presse péruvienne et qui ont contribué à attirer l'attention sur les drames de la migration rurale, la croissance vertigineuse des bidonvilles, l'émergence de formes variées de métissage.

L'œuvre majeure d'Arguedas est sans conteste le roman autobiographique qu'il publie en 1958, Los ríos profundos (Les Fleuves profonds). Le narrateur est un jeune garçon qui se retrouve, après un long périple dans la sierra, pensionnaire dans un collège religieux. Il y fait l'apprentissage de la solitude, de la violence, de la sexualité et de la mort. Mais ses escapades hors de l'enceinte scolaire l'amènent aussi à démystifier une société provinciale pétrie d'hypocrisie. Ernesto se révolte contre la misère physique et morale qui est imposée aux travailleurs indiens et prend conscience du rôle néfaste des hommes d'Église, complices de cette exploitation. Dans un panorama empreint du racisme le plus abject se détache la présence lumineuse de commerçantes métisses qui incarnent l'espoir d'une société réconciliée. Les Fleuves profonds réussit un tour de force : celui d'articuler harmonieusement parcours initiatique, vagabondage poétique et critique sociale, grâce au regard d'un enfant et à une langue singulière, rugueuse et cristalline à la fois, où le quechua perce souvent sous l'espagnol. Cette langue – qui pose de redoutables problèmes aux traducteurs – déploie aussi sa magie dans les contes où se lisent quelques-unes des plus belles pages de la prose latino-américaine contemporaine.

Le public, qui a fait un triomphe aux tribulations d'Ernesto, s'est plu à voir en Arguedas un conteur indigéniste, « magico-réaliste », farouchement opposé à toute occidentalisation du pays. En fait, l'écrivain s'est surtout intéressé au métissage accéléré des couches rurales et populaires, phénomène qu'il a scruté avec autant de curiosité que d'angoisse dans toutes ses œuvres. Son roman inachevé, El zorro de arriba y el zorro de abajo, qu'il a choisi de situer dans un port industriel de la côte, au cœur des plus violentes mutations socio-culturelles, pose bien le problème de fond que le Pérou partage avec d'autres jeunes nations pluriculturelles : évoluer, oui, mais vers quoi et à quel prix ?

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Ève-Marie FELL, « ARGUEDAS JOSÉ MARÍA - (1911-1969) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jose-maria-arguedas/