CHESSEX JACQUES (1934-2009)

Jacques Chessex, romancier, poète et essayiste suisse romand, est mort le 9 octobre 2009, à Yverdon-les-Bains (canton de Vaud).

Né le 1er mars 1934 à Payerne (canton de Vaud), ancien élève des Jésuites à Fribourg puis étudiant à la faculté des lettres de Lausanne, Jacques Chessex publie à vingt ans, chez Mermod, son premier recueil de poèmes Jour proche, où semble s'annoncer le suicide de son père, professeur d'histoire à Lausanne et grand amateur de femmes. Au vrai, l'obsession de la mort et de la chair, derrière l'ordre lisse et faux du calvinisme, ne cessera de fournir décors et intrigues à une œuvre provocante dont les aveux sinon les fables expiatoires feront souvent scandale dans son pays.

Comme ses compatriotes, Ramuz, Cingria ou Jaccottet, Jacques Chessex fréquente Paris dès 1959 et collabore à la N.R.F. alors dirigée par Jean Paulhan. Paraissent de brefs récits, La Tête ouverte (1962, prix Schiller), puis La Confession du pasteur Burg (1967), son premier succès. Inspirée du désastre paternel, cette Symphonie pastorale sulfureuse raconte comment un jeune pasteur zélé et rigoriste qui se veut le champion du bien calviniste, devient le héros du Mal en s'éprenant d'une jeune catéchumène.

De retour au pays natal, et alors qu'il enseigne à Lausanne (1969-1996), Jacques Chessex publie un acide Portrait des Vaudois (1969), une autobiographie insolente (Carabas, 1971) et son livre le plus fameux (L'Ogre, prix Goncourt 1973). Ce roman d'un fils hanté par la figure monstrueuse et dévorante d'un père tyrannique décédé (auquel se rattachent toutes les hypostases du pater familias : pasteur, Dieu Créateur ou dictateur), délivre, sous la fable familiale, les thèmes récurrents de l'œuvre entière : l'angoisse de la mort, le puritanisme démoniaque du calvinisme, la haine du Père, de l'autorité et de la puissance, la violente satire de l'antisémitisme et de ses avatars, le monstrueux accouplement de la sainteté et de l'abjection, la fascination de la profanation, la célébration jubilatoire de la chair et de la nature.

Fort de ce succès, Jacques Chessex va écrire de nombreux romans, récits et nouvelles où s'entre-tissent le macabre et l'érotique, le transcendant et la transgression : il narre les amours charnelles d'un succube à l'âme pure (Incarnata, 1999) ou d'une sainte dépravée (Avant le matin, 2006) ; il met en scène d'atroces faits divers, où se révèle la « crasse primitive » sous les traits d'un psychopathe vampirisant de jeunes chairs fraîches (Le Vampire de Ropraz, 2007) ; dans Un Juif pour l'exemple (2009), il dénonce d'une voix neutre le mal absolu né de la secrète collusion de son pays avec l'ordre nazi.

Jacques Chessex est aussi un essayiste traitant des peintres (Goya, Bacon, Saura, Bazaine, etc.) et des écrivains (Cingria, Ramuz, Flaubert, Constant, Vaillant, Voltaire, Sade, etc.) qui l'aimantent. Le terrien mystique du Désir de Dieu (2005) est resté également un poète : sa Poésie (I, II, III, 1997) est en effet comme une main courante où les turpitudes du Calviniste (1983) semblent s'apaiser et conduire à une simplicité et une légèreté reconquises (Le Désir de la neige, 2002 ; Allegria, 2005) qu'auront autorisées les récits qui exorcisent la névrose paternelle (Monsieur, 2001 ; L'Économie du ciel, 2003) ou qui entrevoient la possibilité d'une rédemption (Pardon Mère, 2008). Scintillent, sur fond de gravité (Le Dernier Crâne de Monsieur Sade, posthume), les somptueuses pages autobiographiques nées de sa longue amitié pour François Nourrissier (Le simple préserve l'énigme, 2008).

Baroque et drue, sèche et flamboyante, la prose de Chessex est d'une étrange superbe. Comme les montagnes de son Jorat natal, son œuvre grave et luxuriante offre deux versants, l'un noir d'abîme quand, impitoyable, le narrateur sonde les recoins les plus obscurs de l'être et met à nu, sous l'ordre apparent, la part infernale en l'homme ; et l'autre solaire, lorsque le poète et grand styliste exulte dans ses échappées du côté de la chair et des paysages. Outre le grand prix du rayonnement français de l'Académie française, le ruban de la Francophonie, le grand prix du langage français, Jacques Chessex, qui fut une légende de la littérature francophone, a reçu en 2007 le grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son œuvre.

—  Yves LECLAIR

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  • : docteur en littérature française, professeur agrégé, écrivain, critique littéraire

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Dans le chapitre « Climat littéraire des six pays et républiques de la Suisse romande »  : […] contre les bandes suisses, dans Le Hardi chez les Vaudois (1928). Il y a du rire, entre les coups de gueule et le noir, dans le Portrait des Vaudois (1969) de Jacques Chessex (1934-2009) et dans son Carabas (1971), où il célèbre, dans une fulguration baroque, la liberté des tendresses et des chahuts […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/suisse/#i_82662

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Yves LECLAIR, « CHESSEX JACQUES - (1934-2009) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-chessex/