INTÉRÊT (sociologie)

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Les usages les plus anciens du mot « intérêt » en français, attestés dès le xiiie siècle, sont d’ordre financier (profit du prêt d'argent) ou juridico-économique (dommages et intérêts). Ce n’est qu’au xvie siècle, que réapparaît le sens large issu du latin : « Ce qui importe, ce qui convient en quelque manière que ce soit, ou à l'honneur, ou à l'utilité, ou à la satisfaction de quelqu'un », selon la formulation de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française. Cette définition n’a pas beaucoup bougé jusqu’à aujourd’hui, puisque la neuvième édition donne : « Ce qui importe ou ce qui convient à l'utilité d'une personne, d'une collectivité, d'une institution, en ce qui concerne soit leur bien physique ou matériel, soit leur bien intellectuel ou moral, leur honneur, leur considération ». Tout l’enjeu réside dans la déclinaison de « ce qui importe » et « à qui ».

Dès l’époque moderne, le mot intérêt est ainsi traversé par une tension entre un sens « égoïste » (avoir intérêt à) et, au contraire, un sens de « gratuité », pour ne pas dire de « désintéressement » (avoir de l’intérêt pour). Cette tension sémantique est à l’image de la tension idéologique qui traverse la modernité et que l’histoire des sciences sociales illustre. La notion d’intérêt est au cœur de la genèse de l’économie politique. La légitimation morale du prêt à intérêt, longtemps condamné par l’Église, est un élément essentiel de la Réforme protestante dont Max Weber a souligné le rôle dans la genèse du capitalisme. C’est, plus généralement, la poursuite de l’intérêt, au sens égoïste du terme, qui devient, dans ce nouveau cadre moral, légitime, en ce que la réussite dans le monde devient le gage de l’élection divine. Albert Hirschman a retracé cette réhabilitation de l’intérêt comme passion pacificatrice à même d’associer les hommes dans une concurrence apaisée (le doux commerce), où, comme le montre Adam Smith, chacun a intérêt à prendre en considération l’intérêt de l’autre pour soigner son propre intérêt.

L’expression homo œconomicus a été forgée ironiquement en 1883 par un économiste catholique anglais, Charles Stanton Devas, en référence aux types préhistoriques affublés de noms latins, pour dénoncer une représentation de l’homme comme « animal chasseur de dollars ». Les économistes se sont approprié cette cuistrerie latine pour définir de façon axiomatique le comportement de maximisation sous contrainte. Mais maximisation de quoi ? La théorie économique est à cet égard d’une plasticité sans limite puisque, en refusant de se prononcer sur les motivations ultimes des agents, elle ne définit pas de façon substantielle ce que l’homo œconomicus cherche à maximiser, « utilité » ou « intérêt ». Chacun peut concevoir à sa guise sa fonction d’utilité, y compris en intégrant dans son utilité le bonheur des autres (altruisme). C’est ainsi qu’un auteur comme Gary Becker a pu étendre à l’infini le champ du calcul économique.

Plus récemment, les économistes ont repris aux psychologues une distinction entre motivations intrinsèques et extrinsèques, qui redouble en fait les deux conceptions de l’intérêt exposées plus haut. La motivation est intrinsèque, quand on a de l’intérêt pour quelque chose ; elle est extrinsèque quand on a intérêt à quelque chose. Autrement dit, la motivation est extrinsèque quand le bien visé n’est qu’un instrument et pas une fin en soi. L’idéal-type d’une telle motivation est celle qui porte à désirer de l’argent, lequel n’est qu’un moyen de satisfaire des désirs indéterminés. La motivation extrinsèque serait alors la motivation économique par excellence. C’est dans le champ du travail qu’une telle opposition a été le plus exploitée dans le sillage de la célèbre pyramide d’Abraham Maslow : travaille-t-on simplement pour obtenir un salaire (motivation extrinsèque) ou bien également pour l’intérêt que l’on porte à son activité (motivation intrinsèque) ? Cet exemple montre en même temps l’impossibilité de faire un départ clair entre les deux ordres de motivation, qui sont indissociables dans une configuration professionnelle ordinaire.

Une autre tension conceptuelle qui traverse le concept d’intérêt est déjà énoncée dans l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie française, qui, outre l’intérêt particulier, évoque « l’intérêt public, général, commun », et celui « de la famille » ou celui « de l’État ». L’édition de 1986 décline d’emblée les figures de la personne, de la collectivité, de l’institution. L’économie politique n’a cessé de s’interroger sur le fait de savoir si les intérêts particuliers convergent ou non naturellement vers l’intérêt général. La question est d’autant plus ardue que l’on sait depuis Condorcet qu’il n’y a pas d’algorithme indiscutable permettant d’agréger les choix individuels pour déterminer un choix collectif. Toutefois, axiomatiquement, le principe de convergence, conformément au libéralisme radical de Friedrich Hayek, rend inutile toute identification spécifique de l’intérêt collectif, concept alors vide de sens. Mais, en dépit du vœu des libertariens, la gestion des collectivités, depuis l’entreprise jusqu’à l’État, exige, en pratique, que l’on définisse et mesure l’intérêt de personnes morales. En droit français, la notion d’intérêt public conférait à l’État une légitimité propre irréductible à l’intérêt des parties. Plus libéral, le droit européen tend à lui substituer celle d’intérêt général, comme compromis entre les intérêts des parties concernées.

Selon Alain Caillé, le paradigme de la théorie économique aurait, au xxe siècle, contaminé toutes les sciences sociales. C’est pour faire contrepoids à cette « raison utilitaire » qu’il a fondé en 1981 le mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (Mauss), en référence à l’Essai sur le don de Marcel Mauss (1924). Dans son article séminal : « La sociologie de l’intérêt est-elle intéressante ?», il soutenait la thèse d’une convergence vers une topique de l’intérêt des trois grands courants sociologiques français de l’époque : l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon, la théorie des champs de Pierre Bourdieu et la sociologie des organisations de Michel Crozier. Mais son titre en forme de paradoxe mettait une nouvelle fois en scène l’ambivalence de la notion d’intérêt.

Le terme intérêt concentre ainsi à lui seul quelques-unes des plus profondes tensions épistémologiques qui traversent les sciences sociales :

– relativement à la définition des motifs de l’action (peuvent-ils être, ou non, pensés comme antérieurs à l’action elle-même ?), ce qui est une façon d’interroger l’existence même de l’individu social ;

– sur [...]

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Pour citer l’article

François VATIN, « INTÉRÊT (sociologie) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/interet-sociologie/