HESSE HERMANN (1877-1962)

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Permanence de la crise

Même si les circonstances matérielles s'améliorent pour Hesse – le voici écrivain indépendant et marié –, ce qu'il y a d'inadapté et de névrotique en lui continue cependant à fermenter et le conduira un jour à l'explosion. Il la vivra pendant la Première Guerre mondiale, dans sa vie privée comme dans sa vie d'écrivain. Le mariage est dissous. La guerre est pour lui une provocation et un profond ébranlement. Il devient pacifiste et gagne l'amitié de Romain Rolland, ce qui lui fait perdre ses anciens lecteurs et lui vaut les attaques de nationalistes extrémistes. Depuis, Hesse reste un écrivain contesté. Les œuvres suivantes et surtout Demian (1919) illustrent les nouveaux conflits. Ce roman consacre un auteur moderne, au rayonnement international. On y retrouve l'influence de Nietzsche, de Dostoïevski et de la psychanalyse. Hesse met en lumière les causes profondes de la guerre : la mentalité des masses a provoqué une telle décadence que seule une catastrophe peut en délivrer l'Occident. La prise de conscience du héros, née de souffrances et d'erreurs, est directement inspirée par la rencontre de Hesse avec la psychanalyse de l'école jungienne. Mais Hesse ne soumet jamais à des dogmes son inspiration, de plus en plus antagoniste, ambivalente et dialectique. Tout en s'intéressant à la psychanalyse, il prend résolument le parti de l'art face au nouveau système scientifique. Le livre eut un succès éclatant, suscitant l'approbation enthousiaste de la jeunesse désœuvrée et désorientée de l'après-guerre. Une voix s'y élève, qui insiste sur des valeurs morales, inscrites toutefois dans un engagement individuel et en constant renouvellement, à l'exclusion, par conséquent, de toute systématisation due à l'idéologie : les valeurs humaines que défend Hesse sont mises au service de la société sans qu'il soit nécessaire de s'engager dans un parti. Siddhartha (1922), un des livres les plus aimés de Hesse, reprend les mêmes thèmes sous les habits orientaux. Toutes les certitudes sociales : famille, religion, richesse matérielle, jouissance sensuelle deviennent fades et écœurantes pour le héros. C'est seulement en servant le sage batelier qu'il parvient à la connaissance de soi et à l'accomplissement dans la nature, par la fusion dans un ensemble impersonnel.

Mais Hesse est encore loin d'avoir surmonté toutes ses crises personnelles, qui atteignent un point culminant avec Le Loup des steppes (1927) ; à bientôt cinquante ans il semble n'avoir résolu aucun de ses problèmes. À nouveau il est le miroir du déchirement de son époque, ainsi qu'il le fut dans Demian, mais cette fois-ci avec plus de maturité. Ce roman de Hesse est, avec Le Jeu des perles de verre, le plus intéressant du point de vue artistique. Mais ici le schéma de l'évolution du roman dans la tradition romantique allemande est renversé : ce n'est plus un jeune homme qui apprend la vie mais un adulte – et même un adulte vieillissant, désespéré, qui doit se remettre en question. Les causes de son échec résident en lui-même et non dans la réalité extérieure. Il lui faudra transcender la marginalité, le culte de l'esthétisme individualiste – produit de la bourgeoisie – et entrer dans la voie de l'absolu. Les antinomies de la vie et de l'esprit se fondent dans l'expérience de l'amour et des jeux magiques. Il ne s'agit plus de fuir la réalité : bien au contraire, le héros se lance dans les activités superficielles du demi-monde des villes modernes. Et il y trouve, en dépassant la réalité, une existence autre, « magique », supérieure, qui lui promet la délivrance, loin d'une civilisation bourgeoise en pleine décadence. Le roman est déjà le prélude de la grande œuvre utopique de la vieillesse : l'ambivalence de l'expression laisse deviner, derrière la réalité, les contours de possibilités nouvelles.

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  • : maître assistant à l'université de Paris-IV (U.E.R. d'études germaniques), docteur de troisième cycle

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LE LOUP DES STEPPES, Hermann Hesse - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
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Dans une lettre datée du 3 janvier 1928, Thomas Mann écrit à Hermann Hesse que Le Loup des steppes ( Der Steppenwolf ), paru à Berlin en 1927, lui a « réappris à lire ». Ce roman, l'un des plus célèbres de l'auteur, écrit au sortir d'une crise de plusieurs années marquée par deux divorces, une dépression, un essai de psychanalyse, fut pour Hesse une tentative de réapprendre à vivre. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Barbara BELHALFAOUI, « HESSE HERMANN - (1877-1962) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hermann-hesse/