DUTILLEUX HENRI (1916-2013)

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Une démarche exigeante

Perfectionniste, Dutilleux ne livre ses œuvres qu'après une lente gestation qui permet à son tempérament aussi minutieux que scrupuleux de soigner tous les détails. En outre, il remanie ses partitions à la lumière des enseignements que les premières exécutions lui apportent. Aussi rigoureux avec lui-même que Dukas ou Duparc, il a, comme eux, détruit la plupart de ses œuvres de jeunesse. D'autres restent inédites et il refuse que son ballet, Le Loup, soit joué en concert car cette œuvre est pour lui indissociable de la chorégraphie, des décors et des costumes.

Si l'héritage traditionnel de la musique française (rigueur classique, attirance vers l'impressionnisme) est sensible dans ses premières œuvres publiées, dès le lendemain de la guerre Dutilleux s'écarte de tout chemin préétabli. Il refuse l'académisme comme le dodécaphonisme. Toutes les nouveautés de la musique d'alors le passionnent ; il en tire profit mais sans accepter les rigueurs d'un système. Conscient que le compositeur moderne ne peut effectuer un retour en arrière, il cherche sa propre voie dans un style à mi-chemin entre le modal et l'atonal. « Je travaille très lentement. J'ai l'obsession de la rigueur et je cherche toujours à insérer ma pensée dans un cadre strict, formel, précis, dépouillé. » Sa démarche tient compte de plusieurs constantes : « D'abord dans le domaine de la forme, le souci de répudier les cadres préfabriqués avec un attachement évident à l'esprit de la variation. D'autre part, une prédilection pour une certaine matière sonore (primauté accordée à ce qu'on peut appeler « la joie du son »). Ensuite, le refus de la musique dite à programme, ou même de toute musique chargée de message, bien que je ne refuse pas à cet art une signification d'ordre spirituel. Et puis, enfin, sur un plan plus technique, la nécessité absolue du choix, de l'économie des moyens, cette notion s'imposant immanquablement à tout artiste à la naissance de l'œuvre nouvelle. »

Les préoccupations formelles demeurent omniprésentes et connaissent une évolution profonde dans son œuvre. Dutilleux se dégage du moule classique de la forme sonate dès sa première symphonie au profit d'une structure symétrique : la musique vient du néant pour y retourner – une prodigieuse éruption enfermée entre deux mouvements de passacaille (la variation) au rythme obsédant. La deuxième symphonie, surnommée Le Double, oppose un groupe de douze solistes au grand orchestre à la façon du concerto grosso baroque. Mais les rapports entre les deux groupes ne se limitent pas au dialogue concertant : ils se superposent, fusionnent, parlent des langues identiques ou contradictoires (polyrythmie, polytonalité). Chaque groupe est le reflet de l'autre, son double. Les Métaboles reposent sur le principe de la métamorphose. Elles présentent « une ou plusieurs idées dans un cadre ou sous des aspects différents jusqu'à leur faire subir, par étapes successives, un véritable changement de nature ».

Mais l'originalité de la forme n'est qu'un aspect de la musique de Dutilleux. Le musicien est un lyrique. Il possède un sens poétique profond qui s'affirme au fil de ses œuvres : Tout un monde lointain... est né dans l'atmosphère des Fleurs du mal de Baudelaire, tandis que le dernier volet du cycle Le Temps l'horloge est construit sur un poème du Spleen de Paris. Ainsi la nuit est un nocturne plein de mystère et de poésie. Mais, dès la Symphonie no 1, on voyait s'affirmer ce sens du rêve qui manque à notre époque. Timbres, espace, mouvement (sous-titré La Nuit étoilée) se réfère à des toiles de Van Gogh sans jamais devenir un commentaire musical. Mais l'originalité de l'orchestration (absence de violons et d'altos qui prive les cordes de leurs registres aigus) donne à cette partition un éventail de couleurs aussi étonnant que celui de Van Gogh. Le Mystère de l'instant semble traduire des préoccupations spirituelles au travers d'une écriture qui organise le temps musical hors des chemins tracés à l'avance.

Indépendant, Dutilleux l'est à l'égard des courants esthétiques comme vis-à-vis de lui-même. Ses idées musicales voient le jour progressivement, au fil des œuvres, sans jamais constituer une règle pour celles qui suivront. Elles s'imposent naturellement comme corollaire de la matière musicale, à la façon des thèmes de sa deuxième symphonie, qui apparaissent par petites touches, déformés, puis se complètent avant d'être dévoilés : aucune exposition initiale, seule l'ambiance créée, l'atmosphère poétique et mystérieuse servent de guide. La démarche se situe à l'inverse de la normale. Dans la deuxième symphonie, elle confère à l'œuvre « un caractère interrogatif qui se manifeste d'une manière obsédante tout au long de l'ouvrage », caractère interrogatif qui est aussi la marque de cet homme discret, pudique, sensible et d'une haute culture. Sa musique respire la finesse et elle est dotée d'une qualité essentielle : elle n'est jamais inutile et semble montrer qu'Henri Dutilleux a fait sien ce proverbe chinois : « Si ce que tu as à dire n'est pas plus beau que le silence, tais-toi. »

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Henri Dutilleux

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Écrit par :

  • : chef d'orchestre, musicologue, producteur à Radio-France

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La pianiste française Geneviève Joy naît le 4 octobre 1919 à Bernaville (Somme), d'une mère française et d'un père irlandais, dont elle gardera le patronyme. Entrée au Conservatoire de Paris à douze ans, elle y étudie le piano avec Yves Nat et Lucette Descaves, l'harmonie avec Jean Gallon, le contrepoint et la fugue avec Noël Gallon, la musique de chambre avec Pierre Pasquier, l'accompagnement av […] Lire la suite

Pour citer l’article

Alain PÂRIS, « DUTILLEUX HENRI - (1916-2013) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/henri-dutilleux/