ROUQUIER GEORGES (1909-1989)

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L'œuvre cinématographique de Georges Rouquier est injustement méconnue. Pourtant, I'auteur de Farrebique (1946) et de Biquefarre (1983) a joué un rôle capital dans 1'évolution du cinéma français de l'après-guerre, période bouillonnante et décisive qui, de 1945 à 1958, allait conduire à la formation et à l'essor de la nouvelle vague.

Né à Lunel-Vieil (Hérault) le 23 juin 1909, Georges Rouquier fut d'abord ouvrier typographe, puis linotypiste. À Paris, dans les salles du quartier Latin, il découvre à quinze ans le cinéma soviétique et allemand. Avec une caméra achetée d'occasion et des chutes de pellicule, il réalise son premier court métrage, Vendanges, à dix-neuf ans. Il lui faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour tourner un film singulier, qui va le faire connaître du grand public : Farrebique. On y découvre la vie d'une famille rurale de l'Aveyron au rythme des quatre saisons. Interprété par d'authentiques paysans jouant leur propre rôle, Farrebique est à la fois un documentaire, un film de fiction et un poème. Par la technique du tournage (prises de vues scientifiques de la croissance des végétaux, description rigoureuse des conditions de travail, de la situation économique et rurale), le film est un document d'ethnologie exceptionnel. Par sa narration et sa construction (le recours au montage serré, à la manière des Russes), Farrebique est aussi une œuvre dramatique et lyrique. Au fil du temps, les personnages évoluent à travers crises et obstacles, comme dans le scénario le plus classique (des idylles naissent, la maladie et la mort frappent sans pitié, il faut entretenir la maison, moderniser la ferme, installer l'électricité). Ici, à la différence d'une fiction traditionnelle, les situations filmées sont simplement prospectées, anticipées, développées à partir de l'expérience présente. D'où la saveur, la tonalité unique de cette œuvre. D'où les malentendus qui marquèrent sa sortie : présenté au comité de sélection du premier festival de Cannes en 1946, le film fut refusé à une écrasante majorité. C'est alors que Jean Painlevé et Maurice Bessy, directeur de Cinémonde, engagèrent leur bataille d'Hernani. Farrebique fut projeté à Cannes hors festival et il obtint, après un succès éclatant, le grand prix de la critique internationale (ex aequo avec Brève rencontre, de David Lean).

André Bazin n'hésita pas à rapprocher Farrebique de La Terre tremble et de Citizen Kane. Soulignant « le réalisme quasi documentaire » du film de Visconti, il notait : « L'espoir de se libérer de l'armateur équivaut pour la famille sicilienne à l'électricité de la famille Farrebique. » Et il voyait « dans Farrebique et Citizen Kane les deux pôles des techniques réalistes. Le premier atteint la réalité dans l'objet, l'autre dans les structures de la représentation. Dans Farrebique tout est vrai, dans Citizen Kane tout est reconstitué en studio. » Bazin opposait ainsi le « réalisme esthétique de Welles » au « réalisme documentaire de Rouquier ».

Cette réflexion de Bazin souligne le lien qui unit Rouquier aux cinéastes de la nouvelle vague. Lorsque Jacques Demy écrivit son premier scénario de court métrage, il voulut que Rouquier en fût le réalisateur. Sur l'insistance de celui-ci, Demy osa le tourner lui-même. Ce fut Le Sabotier du val de Loire. Entre-temps, il avait été assistant sur le film le plus méconnu – et peut-être le plus beau – de Rouquier : Lourdes et ses miracles (1954).

Œuvre de commande, ce long métrage aurait pu n'être qu'un film apologétique. Or il s'agit sans doute du document le plus honnête et le plus touchant sur ce qui se vit à Lourdes à l'occasion des pèlerinages catholiques.

Le rapport si personnel que Rouquier entretenait avec la réalité explique probablement l'échec de ses deux films de fiction (Sang et lumière, 1953, et S.O.S. Noronha, 1957). Par contre, ses nombreux courts métrages resteront des joyaux du cinéma. Il sut filmer, mieux que personne, les gestes du travail manuel ou industriel, parce qu'il était lui-même un cinéaste artisanal (Le Charron, 1943 ; Le Chaudronnier, 1949 ; Le Sel de la terre, 1951 ; Le Maréchal-ferrant, qui obtint le césar du court métrage en 1977).

Grâce à trois universitaires américains, Georges Rouquier a pu, en 1983, donner une suite à Farrebique. Avec Biquefarre, il retrouve les survivants de Farrebique, décrit scrupuleusement ce que les agriculteurs sont devenus, sans nostalgie, sans illusions, avec un regard net et tendre, une émotion toujours contenue qui affleure dans les dernières minutes. Biquefarre, malgré le prix spécial du jury au festival de Venise 1983, n'a pas rencontré son public. Il faut espérer que la postérité reconnaîtra en Georges Rouquier un poète qui sut faire chanter les images du réel sans jamais les travestir.

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Écrit par :

  • : docteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-V-René-Descartes, critique de cinéma

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CINÉMA (Cinémas parallèles) - Le cinéma documentaire

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Pour citer l’article

Jean COLLET, « ROUQUIER GEORGES - (1909-1989) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/georges-rouquier/