ŒTINGER FRIEDRICH CHRISTOPH (1702-1782)

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À son époque, Œtinger apparaît comme le père de la théosophie chrétienne en Souabe. Tempérament impressionnable (il a des contacts personnels dans le royaume des esprits), de très bonne heure pieux et mystique, il se nourrit d'abord de Malebranche, puis il découvre la Cabala denudata (1677) de Knorr de Rosenroth. À Tübingen, un artisan lui révèle les œuvres de Boehme ; aussitôt, Œtinger abandonne Malebranche ainsi que l'arianisme, dont il faisait plus ou moins sa doctrine. Il rencontre aussi Zinzendorf, mais ne s'entend guère avec lui. À Halle, un kabbaliste l'intéresse à la philosophie d'Isaac Louria, qui aura sur lui une influence déterminante à laquelle se mêlent celles de Boehme et de Swedenborg. Pour Œtinger, les sephiroth ne sont pas créatures de Dieu, mais formes de la manifestation divine, émanation (Ausstrahlung) de l'être divin dans le monde des créatures. Kabbaliste chrétien, il veut montrer que les traditions ésotériques juives contiennent déjà les vérités de la foi chrétienne ; il établit un rapprochement entre Boehme et Louria, et fait connaître au piétisme allemand — par Louria — le hassidisme, qui est spirituellement si étroitement apparenté au piétisme.

Œtinger, le Mage du Sud, s'est toujours considéré comme théologien luthérien membre de l'Église évangélique. À propos de la théorie de la monade, il s'oppose à Leibniz et à Wolf. Il parle fréquemment de « principes opposés » : tout consiste en feu et en eau, en attraction et en répulsion. Il remplace ainsi la conception leibnizienne, mathématique et mécanique, de la nature par une conception organique selon laquelle un principe spirituel fait agir la vie dans le monde des corps ; ce principe, il l'appelle, avec Jacob Boehme, Tinktur. Comme le philosophe teutonique, il décrit des états de combat, de contradiction, là où Leibniz voyait au contraire des « passages glissants ». Œtinger, qui s'oppose ainsi à la loi de continuité et qui a compris l'essentiel de la logique du contradictoire, semble se rapprocher de l'empirisme et du sensualisme ; il met l'accent sur l'expérience et la perception au détriment des mathématiques pures et de la logique aristotélicienne, un peu comme Hamann, Matthias Claudius ou Baader. On reconnaît là l'influence de Bacon. Mais, chez Œtinger, l'empirisme se trouve absorbé dans une vision cosmique totale qui dissout toutes les constructions de type dualiste. Le Mage du Sud fait partie, en effet, de ces protestants qui, depuis le xviiie siècle, par opposition à l'orthodoxie, à l'Aufklärung et au piétisme, développent une compréhension particulière, vivante, de l'histoire conçue comme le lieu même de la révélation divine. Cette manière d'insérer la nature dans la théologie constitue l'un des traits de sa pensée, à la fois moniste et « contradictorielle » ; un tel attachement à la nature, à la réalité, demeure d'ailleurs conforme à l'un des aspects durables de la pensée protestante : Dieu et le monde s'interpénètrent. Œtinger, en quête d'un lien entre la physique terrestre et la physique céleste, montre que la nature est une « grande académie », la plus petite chose dans les créatures témoignant des « invisibilités » de Dieu. Tout, dans l'Au-delà, « doit avoir figure » (Leiblichkeit des Geistigen). L'Écriture ne représente-t-elle pas les objets spirituels comme doués de corporéité (Leiblichkeit ist das Ende der Werke Gottes) ? Œtinger, d'ailleurs, s'occupe beaucoup d'alchimie.

Son influence s'exerce sur les cercles piétistes d'Allemagne du Sud, notamment celui de Michael Hahn et, plus tard, sur la communauté nazaréenne de Johann Jacob Wirz. Ses œuvres, souvent traduites en russe, trouvent de nombreux échos dans les cercles maçonniques de l'Empire d'Alexandre Ier. Œtinger s'intéresse beaucoup à Swedenborg, dont il contribue à répandre l'influence ; il est le premier à traduire et à publier en allemand un écrit du visionnaire suédois. Enfin, les deux philosophes qui redécouvriront Jacob Böhme, Franz von Baader et Schelling, connaissent d'abord celui-ci par l'interprétation que donne de lui Œtinger et qui utilise le böhmisme en vue d'une critique de la science contemporaine.

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section), professeur à l'université de Bordeaux-III

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Pour citer l’article

Antoine FAIVRE, « ŒTINGER FRIEDRICH CHRISTOPH - (1702-1782) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/friedrich-christoph-oetinger/