FRANCE (Arts et culture)La littérature

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Qu'elle ait neuf cents ou mille ans (selon que l'on choisit ceci ou cela comme la première œuvre), la littérature française paraît bien jeunette quand on la compare aux littératures grecque ou chinoise. Ses amis conviennent qu'elle est riche, variée, de bonne qualité ; quand on ne l'aime guère, on en loue plutôt la raison, le classicisme : les œuvres bien faites, dominées, tempérées, modérées en vertus et en vices. Pour peu que l'on soit homme de théâtre et objectif, on avoue que le théâtre français reste le plus riche du monde en œuvres de répertoire. Mais, après les éloges, que de griefs ! Une médiocrité de bon goût, voilà ce que produit la « doulce France » : une littérature douceâtre. Où sont donc en France les génies qui dominent la planète, les phares qui la sondent : Dante pour l'Italie, Shakespeare pour l'Angleterre, Cervantès pour l'Espagne, Goethe pour le monde germanique ? Le Français, qui n'aurait ni la tête épique, ni la langue du poète, serait incapable d'opposer à ces noms un seul héros. Comique ou bourgeois, le roman ; des contes et des proverbes « fadasses » (n'est-ce pas écrit dans la Lettre du Voyant ?). Voilà ce que lui coûte l'empire que les grammairiens, les puristes, les académies ont exercé sur une langue qui du reste ne méritait pas mieux : précision et clarté ont alangui la force et tari l'imaginaire.

Et si la littérature française tombait ici victime du « mythe » classique, du mythe de son « classicisme » ? D'abord, vous oubliez que Byron considérait Shakespeare comme « le pire des modèles » et qu'au xxe siècle, plus d'un Anglais confirmera ce jugement. Vous oubliez qu'en 1780, pour Frédéric de Prusse, ni Lessing ni Goethe ne se peuvent comparer aux meilleurs écrivains français ! Enfin et surtout, vous ne voulez pas savoir que la littérature française exhibe une telle galerie de monstres qu'en effet ils se nuisent, s'offusquent, se neutralisent. En quoi La Comédie humaine marque-t-elle moins de génie créateur, ou moins de démesure, que La Divine Comédie ? Ou seriez-vous victime de la supériorité métaphysique du « divin » sur l'« humain » ? L'auteur de Théodore, d'Héraclius, d'Attila, de Rodogune, de L'Illusion comique, si vous le jugez moins riche de force dramatique, de situations énormes, de viragos, de grâce et de poésie que Shakespeare, c'est que vous l'avez fort mal lu. Ne parlons pas de celui qui se voulut en France le Goethe du xxe siècle : on pourra toujours contester le parallèle ; mais deux Français au moins, l'un au xviiie, l'autre au xixe, ont exercé un magistère aussi durable, aussi fondé que celui de Goethe. Et c'est un Italien, le recteur Siciliano, qui classait récemment l'auteur du Roland – ce livre que nous ne lisons plus, sinon « traduit » en français moderne – dans la légion des « incomparables », avec Homère et Arioste. Reste que la plupart des Français ne conçoivent pas la poésie à la façon des romantiques allemands. Mais il est ridicule de prétendre que le pays de Gargantua, des Cent Vingt Journées de Sodome, du Voyage au bout de la nuit ne propose à l'humanité que des œuvres petitement bourgeoises, niaisement sages. Quelle littérature eut l'honneur de compter autant d'écrivains à l'Index ? Sinon le pays de L'Art poétique, qui donc offrit au monde le lettrisme et l'alittérature ?

Traits généraux

Cette littérature française archiconnue, archiméconnue, cherchons d'abord à la cerner historiquement, géographiquement, sémantiquement.

Histoire et géographie

Historiquement, rien de plus simple : s'il balbutie encore l'hagiographie de saint Alexis, le plain-chant français se fait entendre parfait dès la fin du xie siècle. Les marchands s'organisent alors en communes et laïcisent l'esprit suffisamment pour que surgissent – à la gloire sans doute des nobles et gens d'église, mais dégagés de la littérature cléricale – l'épopée, le roman et le lyrisme. Puisque la littérature proprement dite commence à l'œuvre belle, la littérature française a neuf cents ans tout juste : l'âge du Roland. Du coup, elle a trouvé son centre : alors que tant d'épopées dressent les hommes contre les géants, les monstres et les dieux, l'épopée française oppose à l'homme l'homme. Pour la démesure, Roland vaut Achille ; pour la mesure, Olivier n'est pas inégal à Hector. Et, déjà, voilà définis nos deux pôles : mesure et démesure.

Géographiquement ? Autant il est naturel d'exclure les littératures bretonne et basque, autant on répugne à arracher les œuvres composées en langue d'oc. Les adopter, serait-ce indûment annexer les victimes de Simon de Montfort ? Plutôt doit-on déplorer que le mythe des Albigeois et de Puységur nous prive des troubadours. Pour Ferdinand Brunot, après « deux cents ans d'occupation », le français restait encore « langue étrangère » au sud du Massif central. Soit. Mais Girart de Roussillon put être franco-provençal en sa première version ; mais Gaucelm Faidit était bilingue, et nous gardons de lui une « rotrouenge » au moins en langue d'oïl. De sorte que, sans impérialisme, mais par esprit plutôt de contrition ou de réparation, il convient qu'au xxe siècle une anthologie de la poésie française cueille un peu de sa gerbe en cette poésie de langue d'oc qui « n'est pas moins notre poésie que ne l'est celle des trouvères » ; c'est raison encore et justice quand l'auteur des Communistes, veut-il dater « le chant français », associe au Roland l'œuvre de Peire Vidal. Pour un Français du xxe siècle, la langue des trouvères ne demeure-t-elle pas aussi étrangère, hélas ! que celle des troubadours ? Exclurons-nous donc les trouvères de nos anthologies ?

Accusera-t-on d'impérialisme français l'Italien Brunetto Latini quand il écrit en notre langue, Marco Polo le Vénitien quand il dicte en français son Million, tous ces Allemands, tous ces Anglais, tous ces seigneurs des Pays-Bas que séduisit au Moyen Âge ou conquit une littérature qui venait d'inventer pour toute l'Europe trois grands genres, et qui ne cessaient de célébrer la « douceur » ou la « beauté » du parler français, la vigueur de sa jeune littérature ? Quelques siècles plus tard, seraient-ce encore des impérialistes français, Hamilton, Chesterfield, Walpole, Gibbon, le prince de Ligne, Leibniz, quand ils écrivent en français ? Le théâtre de Catherine II, l'œuvre de Frédéric de Prusse serviraient donc nos ambitions politiques ? Quoique Frédéric pressente que « les beaux jours » approchent d'une littérature de langue allemande, il choisit d'écrire le français. Après ceux qu'il nous offrit au xixe siècle, l'Uruguay donne à la France du xxe siècle un de ses meilleurs poètes ; l'Irlande, la Roumanie lui délèguent trois de ses écrivains les plus discutés. Au pis, ce seraient là vestiges de cette fameuse « universalité » de la langue française, universalité incontestable du reste au xviiie, et peu contestée.

Reste que Rousseau, Constant, Ramuz, Verhaeren, Hellens, Michaux sont nés belges ou suisses. Il s'agit là d'autre chose que de l'universalité plusieurs fois [...]

Jean-Jacques Rousseau

Photographie : Jean-Jacques Rousseau

À mi-chemin entre philosophie et littérature, l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) se distingue par sa diversité : traités sur l'éducation et le droit politique (L'Émile, Du Contrat social, 1762), roman épistolaire (La Nouvelle Héloïse, 1761), notamment. 

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur honoraire à l'université de Paris-IV

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 ETIEMBLE, « FRANCE (Arts et culture) - La littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/france-arts-et-culture-la-litterature/