GARCÍA LORCA FEDERICO (1898-1936)

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Logique vitale et engagement artistique

Logique poétique et loi du temps

Lucidement, il a choisi de plus en plus, comme La Argentina, de suivre à corps perdu la « logique poétique », d'en affronter les conséquences et d'en payer le prix. Car cette logique, la sienne, est étrangère au sens commun, à la pensée rationnelle, et a fortiori au réalisme positiviste, à la prudence et au compromis. « Bien souvent, dit Lorca, elle attaque franchement l'intelligence et l'ordre naturel des choses. »

Cette logique explique l'artificialisme savant de ses poèmes d'allure classique, à la fois illustré et démenti par son Ode à Salvador Dali (1926), l'importance qu'il donne à la métaphore et l'usage qu'il en fait, surtout jusqu'à l'Ode au Saint-Sacrement. Elle éclaire l'expression et le message indirects, comme masqués ou différés, de son premier théâtre connu. Elle rend compte aussi du « réalisme poétique » de plus en plus conscient qui éclate dans ses dernières pièces, mais qui étincelait déjà dans son Guignol, et où ses grandes œuvres ont toujours puisé leur sève. D'ailleurs, cette logique irrésignée domine à chaque étape sa conduite artistique. Pour la suivre, Lorca se reconnaît incapable de « théoriser » sur la poésie et s'y refuse par principe, mais se veut conscient de ce qu'il fait, dirigeant son effort, contrôlant sa technique, et maître de ce « feu » qu'il manie parfois jusqu'au bord de l'obscurité.

Il vit la « poésie », sous ses diverses formes, comme une aventure et une lutte pour donner à l'inexprimable la voix qui lui est due. C'est pourquoi, selon lui, une même logique pousse l'écrivain, la danseuse, le chanteur de cante jondo et le torero, dont la Plainte pour Ignacio Sánchez Mejías (1934-1935) nous a laissé le modèle, à jouer leur jeu à mort, sans restriction et sans limite. Par là, elle les rend enfin dociles à la véritable « loi du temps ». Cette loi, qui les voue à la disparition et à l'oubli, est aussi celle de la création et de l'amour. Qui ne l'accepte pas, qui ne se risque pas tout entier, dans la vie aussi bien que dans l'aventure esthétique, qui n'ose pas jouer son as de cœur, le jouera malgré lui et mourra sans avoir vécu.

Voilà, sur le plan vital, ce que signifie le « Mystère du temps », Lorsque cinq ans seront passés, une des deux pièces « irreprésentables » que Lorca semble avoir rapportées des États-Unis – la seconde étant Le Public (1930-1936). Voilà, sur le plan de l'art, ce qu'exprime sa fameuse causerie où dialoguent et se confondent Jeu et théorie du « duende ». Force créatrice libre des entraves de la fausse pudeur et de la crainte, une fois pris le risque de destruction ou d'échec total pour agir aux frontières de l'inconnaissable, le duende s'empare de l'artiste et de ceux qui le suivent. Son inspiration les fait accéder de façon directe et immédiate à ce que le poète désigne comme « le centre » même « de l'Amour délivré du Temps ». Ils y brûlent dans un présent instantané sans commune mesure avec l'avancée et la dégradation progressives dont le temps historique et l'existence quotidienne semblent tissés.

Le corps et la terre des hommes

On ne peut vivre cette « communication d'amour », réalisée dans le présent et en dépit de la mort, si ce n'est par le corps humain et grâce à lui. Elle n'a de sens que sur la terre, dans la seule vie que les hommes connaissent et puissent partager. Elle lie nécessairement la condition et la destinée du poète, et donc de Lorca dans ce rôle, au présent et à l'avenir de son peuple. C'est ce qu'il a compris, exprimé et vécu dans toute la mesure où il a pu le faire. Par la nourriture et le don de vie, par l'amour charnel, par l'expression (toujours nécessairement corporelle), le corps est notre seul moyen de communication avec les autres hommes et d'ailleurs avec tous les autres vivants, quels qu'ils soient. Biologique, physique ou morale, toute activité repose sur lui.

Dès le début, Lorca choisit, en tant qu'artiste, les domaines où l'écriture n'existe que pour être jouée ou dite : la musique ou la parole, une forme poétique faite pour la récitation et le jeu théâtral. Le vrai poète n'a que sa voix : la voix humaine, « matière et interprète de son art », dit Lorca dans sa Correspondance (1926). Le grand acteur n'a que son corps. Le mystère de l'incarnation, clé religieuse de la création et de l'histoire, figure pour Lorca le mode, l'explication et le symbole de l'acte poétique. Ce dernier est pour lui corporel et spirituel à la fois, comme l'acte d'amour.

Toute sa vie, il voit [...]

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Pour citer l’article

Marie LAFFRANQUE, « GARCÍA LORCA FEDERICO - (1898-1936) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/federico-garcia-lorca/