ÉPOUSES ET CONCUBINES, film de Yimou Zhang

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Misères et splendeurs

Plutôt que de mélodrame, et malgré la chanteuse d'opéra (troisième et infortunée épouse), il faut réellement parler de tragédie. L'issue fatale est quasi déterminée d'avance, et jamais le film ne s'attendrit sur son héroïne, qu'il ne tente d'ailleurs pas de rendre particulièrement sympathique. Maladroite, d'un orgueil déplacé, exécrable tacticienne, rarement un personnage central a été à ce point mis à distance par son auteur. Songlian, au fond, est une espèce de Madame Bovary qui aurait eu la malchance supplémentaire de s'ennuyer dans des circonstances sans échappatoire. Pas de rencontre possible avec un homme, pas de sorties, de spectacles, pas de rêves – mais au contraire la sordide concurrence avec d'autres épouses, plus terre à terre et mieux adaptées à leur prison. Que peut devenir madame Bovary dans ces conditions ? Folle, évidemment, et rien d'autre. Li Gong a frappé les Chinois par sa sensualité, mais aux yeux de cinéphiles occidentaux habitués au physique des hongkongaises, sa froide beauté convient bien à cette issue dramatique.

Ce film, et le précédent de Zhang, Ju Dou, sont sortis immédiatement après le massacre de la place Tiananmen (1989). Il est symptomatique d'une société où le degré de censure était extraordinairement élevé que l'on ait voulu voir, dans ces histoires de femmes mariées contre leur gré et de tyran domestique, une allégorie de la situation du pays. Les hommes méchants représenteraient l'ordre ancien, mais aussi bien le gouvernement ; et lorsque, à la fin, Songlian qui a vu le cadavre encore chaud de l'épouse pendue, crie : « Assassins ! », et qu'on lui répond : « Tu n'as rien vu, il ne s'est rien passé » – sans doute a-t-on bien pu penser encore à Tiananmen.

Pourtant, avec le recul, ce qui apparaît évident, c'est plutôt la fascination du cinéaste pour ce monde reclus, pour ses formes cruelles mais raffinées. Le décor – un authentique palais du Shanxi, miraculeusement épargné par la révolution culturelle – est magnifiquement présent ; l'art de photographe de Zhang (qui a commencé comme directeur de la photo pour so [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle, directeur d'études, École des hautes études en sciences sociales

Classification

Autres références

«  ÉPOUSES ET CONCUBINES, Yimou Zhang  » est également traité dans :

CHINOIS CINÉMA

  • Écrit par 
  • Régis BERGERON, 
  • Adrien GOMBEAUD, 
  • Charles TESSON
  •  • 6 416 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « À l’écoute des mutations »  : […] La renaissance du cinéma chinois avait commencé en mai 1978, avec la réouverture de l’Académie du cinéma de Pékin, fermée pendant la révolution culturelle. La première promotion accueillera Zhang Yimou (section photo) et Chen Kaige (section réalisateur), figures majeures de la cinquième génération. Le choc de la découverte en 1985 au festival de Locarno du film Terre jaune de Cheng Kaige, dont […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Jacques AUMONT, « ÉPOUSES ET CONCUBINES, film de Yimou Zhang », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 septembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/epouses-et-concubines/