ÉPIGÉNÉTIQUE ET THÉORIE DE L'ÉVOLUTION

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Hérédité épigénétique et lamarckisme

Ces deux questions, celle de la nécessité de modifier la théorie synthétique et celle d’un retour du lamarckisme, sont souvent largement entremêlées. Il est pourtant indispensable de bien les distinguer, car elles ne s’impliquent pas mutuellement : il est possible qu’il faille amender la théorie synthétique de l’évolution sans pour autant que l’explication lamarckienne (re)devienne elle-même pertinente. Qu’en est-il d’abord d’un possible retour du lamarckisme, dont il est souvent fait état, soit dans la littérature scientifique, soit surtout dans la presse de vulgarisation ? Cette question, pour pouvoir être résolue, nécessite à son tour d’être décomposée en deux sous-questions nettement distinctes.

Il convient dans un premier temps d’examiner un possible retour du lamarckisme au sens fort : l’existence de l’hérédité épigénétique transgénérationnelle autoriserait le déploiement d’un néolamarckisme globalement équivalent aux théories lamarckiennes du xixe et du début du xxe siècle. Pour répondre à cette première question, il est indispensable de définir précisément ce que l’on appelle une théorie lamarckienne de l’évolution. Lamarckisme et hérédité des caractères acquis sont souvent compris comme synonymes, mais l’histoire des sciences nous montre que cette équivalence n’est pas exacte. En effet, tout au long du xixe siècle et durant les premières années du xxe siècle, les différentes formes de théories lamarckiennes étaient conçues par leurs défenseurs comme des théories générales de l’évolution des espèces. Leur objectif était de rendre compte intégralement de l’évolution du vivant, depuis la formation des premiers organismes jusqu’à l’époque actuelle. Autrement dit, les mécanismes lamarckiens – au premier rang desquels l’hérédité des caractères acquis – étaient vus comme des propriétés originelles, comme des attributs inhérents à la matière vivante, le protoplasme. Les biologistes ne s’entendaient pas sur la manière dont il fallait concevoir le mécanisme de l’hérédité de l’acquis, mais, le plus souvent implicitement, celui-ci devait avoir été le moteur majeur des transformations évolutives depuis le début de la vie sur Terre. C’est à cette seule condition que le lamarckisme pouvait se constituer comme une alternative au darwinisme. Il ne s’agissait pas de compléter le darwinisme en y ajoutant un nouveau facteur évolutif, mais bien de le supplanter en montrant que la sélection naturelle était – et surtout avait toujours été – bien peu de chose en regard de l’hérédité de l’acquis.

Or, l’hérédité épigénétique transgénérationnelle ne peut en aucun cas être identifiée à ces formes de lamarckisme. Les mécanismes qui la sous-tendent sont d’une grande complexité moléculaire, et impliquent en général le fonctionnement coordonné de nombreuses unités protéiques. En d’autres termes, il s’agit de mécanismes hautement évolués, eux-mêmes fruits d’une histoire sélective complexe. Ces mécanismes sont la conséquence de processus darwiniens classiques, ils ne sont ni primitifs ni originels. Ils ne tirent pas leur existence d’une quelconque nécessité physique et/ou chimique, mais sont unanimement compris comme d’authentiques adaptations mises en place par la sélection naturelle pour permettre la différenciation cellulaire sans altérer l’information génétique portée par les cellules.

Ce constat, qui fait consensus, dessine donc une différence épistémologique essentielle entre les théories lamarckiennes du passé et la reconfiguration possible des explications modernes du fait de la prise en compte de l’hérédité épigénétique transgénérationnelle. Quelle que soit l’ampleur de cette reconfiguration, celle-ci n’aboutira pas au retour d’un lamarckisme conçu comme une théorie générale (et donc suffisante) de l’évolution du vivant. En ce sens précis, l’épigénétique n’est pas un retour du lamarckisme.

Cependant, le fait que, du point de vue épistémologique, il ne puisse y avoir un retour du lamarckisme n’implique pas que le processus évolutif lui-même ne tende pas à s’émanciper de la causalité darwinienne. En effet, même si les mécanismes moléculaires qui permettent l’hérédité épigénétique transgénérationnelle ont été construits par la sélection naturelle, on pourrait imaginer qu’ils puissent désormais prendre en charge le cours évolutif de manière plus ou moins autonome. Dans ce cas de figure, des processus authentiquement lama [...]

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Chatte au pelage « écaille de tortue »

Chatte au pelage « écaille de tortue »
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Conrad Waddington

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Paysage épigénétique selon Waddington

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Fleurs Linaria vulgaris de formes très différentes

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Écrit par :

  • : docteur en épistémologie et histoire des sciences, chargé de recherche au CNRS, professeur agrégé de sciences de la vie et de la Terre
  • : chargée de recherche au CNRS, Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques

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Pour citer l’article

Laurent LOISON, Francesca MERLIN, « ÉPIGÉNÉTIQUE ET THÉORIE DE L'ÉVOLUTION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/epigenetique-et-theorie-de-l-evolution/