SHERMAN CINDY (1954- )

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Depuis 1975, date de ses premières photographies, Cindy Sherman (née à Glen Ridge, New Jersey) n’a, pour ainsi dire, réalisé qu’une seule image : la sienne. Malgré les maquillages, les costumes, les mises en scène, les éclairages, les lieux différents, c’est toujours la même femme que l’on reconnaît sous d’innombrables masques. Mais c’est aussi à chaque fois un être différent, inconnu, très éloigné de son image réelle. Au total, trois cents photographies qui nous présentent ainsi la constante transformation de ce Protée, où le vrai et le faux-semblant sont indiscernables, et dont l’unique obsession est l'image de soi.

Le jeu du même et de l'autre

Au premier abord, le travail de l’artiste appartient au genre de l’autoportrait, puisque Cindy Sherman conçoit et met au point les prises de vue, réalise elle-même les photographies où elle figure comme le seul personnage vivant. Elle se perçoit pourtant comme une autre personne jouant des rôles multiples, comme elle l’affirme : « Je ne pense pas à des autoportraits ni à des portraits de moi. Pour moi, ce sont d’autres personnes. Pendant que je travaille, c’est comme si j’avais un modèle. » Le corps et le visage de Cindy Sherman sont donc pris comme ceux d’un modèle qui poserait pour elle, avec cette différence que l’artiste est à la fois metteur en scène et acteur. Cette procédure était déjà à l’œuvre dans ses toutes premières photographies en noir et blanc, lesquelles présentaient Sherman en jeune fille de bonne famille, en prostituée, en femme de ménage, en mondaine, en star de Hollywood, tantôt brune, tantôt rousse, tantôt blonde, les cheveux courts ou nattés, adoptant les poses qui conviennent aux différents types sociaux. À ces actions et à ces états physiques correspondent des états psychologiques exprimés, bien sûr, par les traits du visage, mais aussi, parfois, par la manière de cadrer l’image. Dans la série des Untitled Film Still (1978) – qui s’apparentent aux photogrammes de films –, la prise de vue rappelle non seulement certains genres propres au cinéma (comédie, film noir, drame, etc.), mais aussi les photographies prises par les paparazzi traquant les stars, renforçant ainsi les sentiments d’angoisse, de peur, de joie... ou la fausse indifférence que l’on croit voir sur le visage de ces femmes photographiées ou, plus exactement, de cette femme, toujours la même. Pour bien comprendre ce jeu du même et de l’autre, il faut voir ces photographies côte à côte, car Sherman possède une si vaste gamme de jeux d’actrice que l’on peut parfois, en voyant une œuvre isolée, y reconnaître quelqu’un d’autre. Cela fait partie du jeu.

Sans titre, Cindy Sherman

Photographie : Sans titre, Cindy Sherman

Cindy Sherman, Sans titre, 1981, photographie cibachrome, 75 cm x 135 cm. Musée d'Art moderne de Saint-Étienne. 

Crédits : Y. Bresson/ Musée d'art moderne, Saint-Etienne-Métropole

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Les séries vont se succéder : les Backscreens (1980), premières photographies en couleur ; Les Gens ordinaires (1982) ; La Vraie Cindy (1982), où, cette fois, elle se présente sans fard et sans poses théâtrales ; les Drames en costume (1983), où elle apparaît sous divers déguisements. Les séries des années 1984 à 1986 marquent un tournant : dans Les Monstres, elle se représente, à l’aide de masques, de mannequins, de poupées gonflables, dans le rôle d’êtres pour ainsi dire inhumains. Cette imagerie, ironiquement malsaine, sera encore exagérée dans la série des Catastrophes (1987-1988), où elle apparaît souvent comme battue, maltraitée ou morte. Dans les œuvres des années 1990, Les Tableaux vivants, elle cite l’histoire de l’art en interprétant certains personnages d’œuvres célèbres de Fouquet, de Raphaël, de Caravage... Partagée entre cette projection permanente de soi et le travestissement qui masque son identité, Cindy Sherman parvient à être le portrait de l’autre et à être elle-même comme une autre.

L'idée d'interprétation est à prendre ici dans l'acception théâtrale consistant à incarner un personnage, homme ou femme, en reprenant sa pose, sa physionomie, son habillement, et en incluant quelques éléments de décor ce qui ne revient pas pour autant à voiler complètement l'actrice qu'est alors Cindy Sherman dans de telles mises en scène. Maquillages et accessoires divers (un faux nez ou une perruque, par exemple) renforcent tout à la fois les codes du portait classique pictural et font ressortir les caractéristiques de l'effet de réel de la photographie sous des images parfois maniérées, souvent inquiétantes par-delà leur première apparition séduisante.

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Écrit par :

  • : professeur en esthétique à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art

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Pour citer l’article

Jacinto LAGEIRA, « SHERMAN CINDY (1954- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cindy-sherman/