GELLERT CHRISTIAN (1715-1769)

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On rapporte qu'au sortir d'un entretien avec Gellert sur la situation de la littérature allemande, Frédéric II dit en français : « C'est le plus raisonnable de tous les savants allemands. » En effet, ce littérateur-philosophe a tenté sa vie durant de lier l'idéal des Lumières au contenu traditionnel du christianisme et aux acquis fragiles de la conscience d'une bourgeoisie montante qui se cherchait encore. Christian Fürchtegott Gellert naît à Hainichen dans l'Erzgebirge saxon. Dès 1729, il est l'élève d'un institut réputé : l'école princière de Sainte-Afre à Meissen, où il reste cinq ans et qu'il quitte pour étudier la théologie à Leipzig. Après un bref intermède comme précepteur, il change de discipline universitaire et compte au nombre des élèves de Gottsched. Sitôt une chaire de professeur obtenue — 1744 —, il enseigne à Leipzig la morale, la poésie et l'art d'écrire. Son succès va grandissant : à sa mort, Schlegel publiera, avec d'autres, ses Cours moraux (Moralische Vorlesungen) ; Goethe — qui dans Poésie et vérité le dépeint — aura été pendant trois ans son disciple. Après une vie marquée dès ses débuts par la maladie, Gellert s'éteint à Leipzig, sans que jamais lui ait fait défaut l'estime de ses contemporains.

C'est dans Plaisirs de l'intellect et de l'esprit, (Belustigungen des Verstandes und Witzes), la revue littéraire de Gottsched, que Gellert publie ses premiers poèmes. Les deux tomes de ses Fables et récits (Fabeln und Erzählungen) paraissent en 1746 et 1748 : ils vont fonder sa réputation de poète. À l'image de son maître Gottsched, Gellert avait déjà contribué avec des écrits théoriques à la définition du genre : à preuve, le volume De poesi apologorum eorumque scriptoribus, rédigé en latin dès 1744. Sur le plan formel, ces fables sont tributaires de La Fontaine et de Houdart de la Motte ; çà et là, on trouve aussi — cf. Chloris, par exemple — des éléments de bergerie. Le ton léger, la versification sans apprêts ne tendent qu'à prouver la justesse du vieil adage : joindre l'utile à l'agréable. En effet, les écrivains séparés de Gottsched avaient choisi pour but, à leurs Contributions de Brême (Bremer Beiträge), une revue fondée en 1748, l'élaboration d'une littérature à la fois morale et récréative ; Gellert, comme Klopstock, était au nombre des collaborateurs. Toutefois, les Fables et récits innovent sur le plan du fond : l'idéal de vertu auquel tendaient les Lumières y est dépeint sous toutes ses formes. Ainsi dans « Le Paysan et son fils », où nous est racontée avec humour l'histoire d'un jeune mythomane, le père laisse entendre qu'ils s'approchent d'un pont où chaque menteur, immanquablement, se brise une jambe ; plus le chemin s'allonge, plus se rétrécit l'écart entre invention et réalité. Dans la fable de l'alouette et du rossignol, Gellert adresse une prière aux artistes : qu'ils s'arrêtent à temps d'écrire et produisent plutôt moins et mieux que plus et du tout-venant — une exigence à laquelle il semble lui-même s'être plié.

Tandis que les fables constituent l'inventaire des vertus où se reconnaît la bourgeoisie montante, le roman écrit en 1747-1748, Vie de Mme de G., comtesse suédoise (Das Leben der schwedischen Gräfin von G.), fait appel à un modèle qui connaissait alors en Angleterre un succès gigantesque : le roman de Richardson. L'influence de l'abbé Prévost est également décelable. L'intérêt que porte Gellert au monde sentimental de ses personnages se retrouve dans ses comédies, il n'est que de songer aux Tendres Sœurs (Die zärtlichen Schwestern), ce qui l'incite à introduire en Allemagne la comédie larmoyante. Ce « véritable tableau familial » — ainsi parlait le Lessing des Tendres Sœurs — constitue également, après Cardenio et Célinde (1657) d'Andreas Gryphius, un pas décisif sur le chemin qui mène au drame bourgeois : Intrigue et amour de Schiller devait en être le premier chef-d'œuvre. On trouve également des traces de l'esprit nouveau dans l'ouvrage de Gellert intitulé Lettres, suivies de quelques commentaires pratiques sur le bon goût épistolaire (Briefe, nebst einer praktischen Abhandlung von dem guten Geschmacke in Briefen, 1751). Ici de nouveau, le parallèle avec Richardson s'impose : avant Pamela, celui-ci avait rédigé un traité de correspondance. Toutefois, l'intérêt que portait Gellert à ceux qui, pendant des années, s'adressaient à lui comme à un recours, paraît sincère : il convainc. Le ton sérieux, sans pompe aucune et souvent enjoué de ses lettres influencera fortement l'art épistolaire de son temps.

Il est vrai, Gellert n'appartient guère aux grands du xviiie siècle — songeons qu'en 1748, année où il publie le second volume de ses Fables et récits, paraissent les trois premiers chants du Messie de Klopstock. Il a pourtant, le premier, donné forme dans ses poèmes à ce qui deviendra la morale bourgeoise ; ses romans et son théâtre préparent la voie à des genres qui occuperont une place importante sur la scène littéraire de l'Allemagne.

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  • René POMEAU
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Pour citer l’article

Lore de CHAMBURE, « GELLERT CHRISTIAN - (1715-1769) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/christian-gellert/