SEGHERS ANNA (1900-1983)

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La question du réalisme

Anna Seghers rentre en Allemagne en 1947, en passant par New York et Paris – où restent ses enfants. Elle s'installe dans un premier temps à Berlin-Ouest, où elle est hébergée au mess des forces alliées occidentales à Wannsee – le Literarisches Colloquium actuel. Invitée au premier – et unique – congrès d'écrivains qui se réunit à Berlin en 1948, et rassemble des écrivains installés dans les zones d'occupation occidentales et orientale, des écrivains restés en Allemagne, des « émigrés intérieurs » et des écrivains de retour de l'émigration, elle fait une intervention demeurée célèbre sur la liberté intellectuelle de l'écrivain (Der Schriftsteller und die geistige Freiheit). Dès son retour, le prix Büchner, l'une des plus grandes distinctions littéraires allemandes, lui est décerné.

En 1949, Anna Seghers s'installe à Berlin-Est. Elle fait partie des fondateurs de l'Akademie der Künste et assure la présidence de l'Union des écrivains de 1952 à 1978. Fidèle à ses conceptions esthétiques et littéraires, elle s'éloigne de la ligne la plus dure du réalisme socialiste en développant, dans les romans qui paraîtront en R.D.A., le conflit dialectique entre individu et société, entre monde « intérieur » et monde « extérieur » : l'être humain, avec toute son individualité et toute sa subjectivité, peut être le sujet d'une œuvre littéraire, car « plus l'individu est actif dans le monde extérieur, plus il construit son monde intérieur ». Les grands romans parus en R.D.A., Die Entscheidung (1959, La Décision), Das Vertrauen (1968, La Confiance), comme les nouvelles qui composent Die Kraft der Schwachen (1965, La Force des faibles) sont l'illustration de cette posture. Les personnages de Seghers sont des êtres ordinaires, sortis tout droit du quotidien des travailleurs, des « êtres faibles qui ne se font pas remarquer jusqu'au jour où dans un moment décisif de leur vie ils ont soudain l'intuition qu'ils doivent agir ». Ce « moment décisif » est l'heure de leur engagement politique au service de la collectivité. Dans la description des situations qui font basculer la destinée personnelle, Anna Seghers donne à ses personnages la force de prendre en main leur vie pour la mettre au service de tous, comme dans le roman Die Toten bleiben jung (1949, Les morts restent jeunes) qui souligne la relation entre l'action et la responsabilité individuelle, dans le contexte historique de l'Allemagne entre la défaite de 1918 et l'effondrement de 1945.

En 1956, lors du quatrième congrès des Écrivains allemands, Anna Seghers plaide pour plus de réalisme dans la littérature, et dans l'art en général : elle entend par là que la littérature de R.D.A. ne doit pas s'attacher à montrer un monde idéal et édifiant, avec des héros positifs en tous points conformes à la doctrine du parti, tels que le socialisme réellement existant en rêve, mais peindre au contraire la réalité telle qu'elle est avec ses conflits et ses contradictions. En cela, elle ouvre la voie à un cours nouveau dans la littérature de la R.D.A. qui s'exprimera avec force, une décennie plus tard, dans l'œuvre de Christa Wolf et Franz Fühmann entre autres.

Dans les dernières années de sa vie, Anne Seghers publie un grand nombre de nouvelles d'une grande fraîcheur qui s'affranchissent très largement des canons de l'esthétique socialiste (Sonderbare Begegnungen, 1973 [Rencontres extraordinaires] ; Das wirkliche Blau, 1967 [Ce bleu exactement] ; Drei Frauen aus Haiti, 1980 [Trois Femmes de Haïti]). Deux autres récits, publiés après sa mort, apportent une lumière intéressante sur l'œuvre et la personnalité de leur auteur : Jan muss sterben (Jan va mourir), un texte de 1925 retrouvé par son fils et paru en 2000, et surtout Der gerechte Richter (Le Juge juste), un récit écrit en 1957, après l'arrestation du directeur des éditions Aufbau, Walter Janka, accusé de « trahison contre-révolutionnaire ». Le silence d'Anna Seghers face à ce procès politique fabriqué de toutes pièces contre ce dernier – un compagnon de l'exil mexicain – avait beaucoup surpris à l'époque, tout comme le silence d'Anna Seghers lors de l'affaire Biermann ou de l'exclusion de certains membres de l'Union des écrivains en 1961 et 1979. La lecture du récit montre l'ampleur du conflit auquel Anna Seghers a été confrontée, sans toutefois pouvoir trancher, puisqu'elle n'a pas cherché à faire publier ce texte de son vivant.

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Écrit par :

  • : directrice de l'association Les Amis du roi des Aulnes, traductrice

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LA SEPTIÈME CROIX (A. Seghers) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Pierre DESHUSSES
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Dédié aux antifascistes « morts ou vivants », La Septième Croix a été écrit en 1938-1939 par Anna Seghers (1900-1983), durant son exil en France où elle s’était réfugiée en 1933. Le roman est publié dans sa version allemande en 1942, au Mexique, où Anna Seghers a trouvé refuge. Il obtient aussi […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Nicole BARY, « SEGHERS ANNA - (1900-1983) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-seghers/