Lancé en 1932 par le jeune éditeur Denoël, Voyage au bout de la nuit eut aussitôt sur la vie littéraire française l'impact d'une météorite et laissa la critique abasourdie. Ce gros roman touffu, témoignant d'une rare maîtrise d'écriture était l'œuvre d'un écrivain inconnu, n'ayant encore rien publié et dissimulé par un pseudonyme : le nom de Céline (1894-1961) cachait celui du docteur Destouches, médecin de banlieue, âgé de trente-huit ans.
1. « Jeter une bombe contre l'édifice de l'humanité »
Au moment où la France sombrait dans la crise économique, où les nationalismes, les totalitarismes et les tensions belliqueuses s'exacerbaient, le livre exhibait crûment les tares et les plaies d'une époque. Et non content d'asséner un message d'une extrême violence, il sapait les normes du bien-écrire en faisant surgir, au cœur même d'un grand style emphatique et tourné en dérision, un langage oral et populaire, avec son argot, ses gros mots, sa syntaxe désarticulée, ses obsessions sexuelles ou scatologiques : « Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. [...] Chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. »
Pour ces raisons, le roman faisait scandale, et le récit des tribulations de Ferdinand Bardamu déchaînait les passions. Alors qu'il était donné favori pour le prix Goncourt, le jury lui préféra finalement Les Loups de Guy Mazeline, livre médiocre mais bienséant.
Avec Ferdinand Bardamu, c'est un personnage romanesque d'un type nouveau qui naît. Héros-narrateur, à la fois juge et victime, subissant son destin tout en le commentant par des maximes et des moralités, pitoyable et cynique, mi-Candide, mi-Scapin, porte-parole des humbles qu'il ridiculise, il favorise l'identification du lecteur dont, tel u […]
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