1. « Je hais les voyages et les explorateurs. »
L'incipit devenu célèbre de Tristes Tropiques en énonce d'emblée le paradoxe : Lévi-Strauss s'apprête à livrer le récit des expéditions qui ont fait de lui un ethnologue de métier, chez les Indiens du Brésil (Caduveo et Bororo, Nambikwara, Tupi-Kawahib) dans les années 1935-1938 ; or « l'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe ; elle en est seulement une servitude ». Le goût de l'exotisme n'est que le revers inconscient d'une propension de l'Occident à réduire l'autre à des mirages : « non satisfait encore de vous abolir », écrit Lévi-Strauss à l'adresse des « sauvages de la forêt amazonienne », « il lui faut rassasier fiévreusement de vos ombres le cannibalisme nostalgique d'une histoire à laquelle vous avez déjà succombé ».
Il s'agit donc d'autre chose : du récit, à la fois ironique et mélancolique, et à la première personne, d'une initiation qui, plaçant le lecteur dans la position finalement intenable mais nécessaire de l'ethnographe, voudrait l'amener à une sorte de conversion. Divisé en neuf parties et quarante courts chapitres, Tristes Tropiques peut se lire selon un mouvement ternaire. Un premier tiers (parties I à IV) prépare le lecteur, par une suite de préliminaires et de digressions sur le voyage ; il aboutit au parallèle saisissant des tropiques d'Amérique et d'Asie (Inde, Bengale) – ces villes surpeuplées où se lit, à rebours du monde amérindien, « l'image de notre futur ».
Après un cahier de documents photographiques, le cœur du livre (parties V à VIII) est consacré aux trois missions d'exploration, mêlant à la riche moisson ethnographique des éléments d'autobiographie. Lévi-Strauss offre au passage quelques échantillons de sa méthode, sans la nommer ici « structurale » : l'attention portée aux faits (lieux, rites, relations entre les sexes...) permet de dégager un système, le « style » d'un peuple ; car « les sociétés humaines ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certain […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



