Formé auprès de l'aquarelliste Edward Dayes, dont l'œuvre est bien représentatif de l'agréable tradition topographique du xviiie siècle, le peintre anglais Thomas Girtin va révolutionner cette dernière. Vers la même époque, en copiant et en coloriant des gravures d'après Rubens, le Canaletto, Richard Wilson, John Robert Cozens, il élabore une vision plus synthétique, une écriture plus souple et plus sinueuse. S'il débute par des paysages topographiques, d'ailleurs remarquablement suggestifs (La Cathédrale de Peterborough, exposée en 1795, Ashmolean Museum, Oxford), une transformation radicale apparaît brusquement, dès 1796, dans son art. Préparée par l'étude des paysages contemplatifs de John Robert Cozens, elle est précipitée par un voyage en Écosse et dans le nord de l'Angleterre, où la sensibilité lyrique de Girtin s'exalte à la découverte d'une immense nature sauvage. Ce sentiment, d'une ampleur et d'une générosité sans précédent dans la peinture anglaise, apparente Girtin au génie poétique de Wordsworth. Pour l'exprimer, il met au point une technique d'aquarelle très nouvelle. Il garde la couleur modérée du xviiie siècle, qu'il approfondit sans la hausser de ton, mais il abandonne l'écriture analytique et généralement sans accent des topographes, sur laquelle l'aquarelle n'intervenait que par rehauts. Avec lui, pour la première fois, elle se met à rivaliser avec la peinture à l'huile. Il la travaille au pinceau, par touches rapides, larges et fluides, traduisant les étendues de l'espace et de la lumière. Le répertoire s'accorde admirablement à la technique. Il est à la fois naturaliste et fantastique, pénétré de mystère, pathétique sans emphase, sans la dramatisation forcée qu'on rencontre souvent chez Joseph Vernet et chez Loutherbourg, par exemple, puis dans le paysage romantique. Girtin renouvelle en particulier le motif pittoresque des ruines. Il le pénètre d'un symbolisme profond et souple largement intelligible. Cet art magistral fonde une des grandes traditions du romantisme anglais en peinture, visionnaire mais constamment nourri par l'expérience de la nature. Une mort prématurée empêcha peut-être Girtin de donner sa mesure, mais son influence immédiate fut considérable et sa postérité éclatante. Dès 1799, une société d'aquarellistes, le Sketching Club, se fondait à Londres sous son impulsion. C'est là que se formèrent Cotman et Francia, le maître de Bonington. Ses héritiers directs les plus prestigieux furent Constable, qui appliqua à la peinture à l'huile les formules de l'aquarelle girtinienne et exprima souvent le même sentiment de la nature, et Turner, qui ne devait pas tarder à outrepasser, dans une apocalypse lyrique, la libération accomplie par Girtin.
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