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SINGAPOUR

Depuis sa fondation en 1965, la république insulaire de SingapourSingapourSingapour : drapeau connaît un essor et une prospérité économiques ayant peu d'équivalents. Postée à l'extrémité sud-est de l'Asie continentale et à la charnière des océans asiatiques, ce petit État cosmopolite est devenu l'un des plus prospères au monde. Misant sur la fonction portuaire déjà bien établie de ce qui fut pendant un siècle et demi un comptoir colonial, les dirigeants de l'État moderne y ont encouragé tout à la fois la formation des travailleurs, l'ouverture aux investissements étrangers et la diversification des activités industrielles et financières. Il en résulte un territoire constamment remodelé et une société disciplinée, l'un et l'autre en perpétuelle adaptation face aux exigences de la mondialisation.Singapour, le port

Singapour Carte

Singapour Carte politique de Singapour

Crédits: 2005 Encyclopædia Universalis France S.A. Consulter

Singapour : drapeau Dessin

Singapour : drapeau Singapour (1959 ; off. 1965). Deux bandes horizontales rouge et blanche, au guindant supérieur chargé d'un croissant de lune blanc tourné vers cinq étoiles blanches disposées en cercle. L'interprétation officielle de ces éléments est la suivante : « le rouge symbolise la fraternité universelle, le b……

Crédits: 2005 Encyclopædia Universalis France S.A. Consulter

Singapour, le port Photographie

Singapour, le port Le port et le quartier des affaires de Singapour. La localisation de la cité-État sur l'axe maritime dominant de l'Asie orientale fait de Singapour un pivot économique dans la région.

Crédits: D. Saunders/ Stone/ Getty Consulter

1.   Un cadre équatorial étroit

Véritable cité-État, la république de Singapour est composée d'une île principale s'étendant sur quelque 670 kilomètres carrés et d'une cinquantaine d'îles secondaires et d'îlots en couvrant une soixantaine d'autres. À vrai dire, la superficie totale du pays, qui s'élève, au début de 2008, à 730 kilomètres carrés, est en croissance constante, alors que l'île principale et la plupart de ses satellites font l'objet d'une progression de leurs littoraux aux dépens de la mer. À la même date, le pays compte quelque 4,7 millions d'habitants, dont 3,7 millions de résidents et un million de non-résidents. Largement urbanisée, l'île principale est reliée à la péninsule malaise par une jetée longue d'un kilomètre.

Une caractéristique fondamentale de la géographie de l'île même de Singapour est qu'elle résulte largement de l'action de l'homme. Peu de territoires dans le monde ont fait ou font l'objet de transformations d'origine anthropique aussi marquées. Cela dit, ce territoire, qui épouse en quelque sorte la forme d'un papillon, demeure centré sur un massif granitique culminant à 164 mètres, Bukit Timah (ou montagne d'étain en langue malaise). Autour de ce noyau se déploient des ensembles collinaires d'orientation prédominante nord-ouest - sud-est. Tout autour, les plaines étroites sont drainées vers tous les rivages de l'île, ceux du versant nord étant quelque peu privilégiés. Tant au cœur de l'île que le long des rivages s'étalent plusieurs grands bassins, en réalité tous des réservoirs aménagés au fil des ans, dans bien des cas par endiguement des estuaires ou des mangroves littorales. Malgré l'importance du tissu urbain, l'île n'en apparaît pas moins très verdoyante. Cela est attribuable à une politique d'aménagement d'espaces verts, à toutes les échelles, mais aussi au caractère typiquement équatorial du cadre originel.

Le climat de Singapour se caractérise en effet par des températures et des taux d'humidité élevés ainsi que par une forte pluviométrie. Les moyennes mensuelles de température se situent entre 26 0C et 28 0C et les chutes de pluie entre 150 et 300 mm par mois environ, pour un total annuel variant entre 2,3 et 2,6 mètres selon les secteurs de l'île. Les taux d'humidité relative diurne y sont particulièrement élevés, se situant entre 68 p. 100 et 97 p. 100. Bref, les conditions y sont très favorables à la prolifération des plantes et à leur croissance rapide.

2.   Une histoire marquante

  De Temasek à Singapore

Contrairement à une idée largement répandue, l'histoire de Singapour ne commence pas avec sa fondation coloniale en 1819. En effet, la première mention écrite de Singapour remonterait au iie siècle et est due au géographe grec Claude Ptolémée. Au siècle suivant, un émissaire chinois mentionne aussi dans son rapport une île qu'il nomme Pu Luo Chong (du malais Pulau Ujong) et qui correspondrait à celle de Singapour. Au fil des siècles, d'autres mentions apparaissent, alors que l'île est désignée par le nom de Temasek. Dès lors et pour un bon millénaire, il semble bien que Singapour ait fait partie de ces ports de la région fréquentés par les commerçants locaux et étrangers, provenant de contrées aussi lointaines que l'Arabie, l'Inde et la Chine. Pendant un peu plus d'un siècle, soit de la fin du xiiie jusqu'au début du xve, l'île a été le siège d'un royaume malais, dont la fortune a cependant décliné au cours des siècles qui suivirent. Il fallut attendre 1819 pour que la situation tout à fait exceptionnelle de Singapour – aussi connue sous le nom de Singa Pura ou Cité du lion dans les Annales malaises – au cœur des comptoirs de l'archipel malais ne soit à nouveau reconnue et mise à profit.

Cette année-là, le Britannique Thomas Stamford Raffles choisit d'établir un comptoir à Singapour au nom de la East India Company (Compagnie des Indes orientales), sachant qu'il prenait là une initiative qui serait utile à son gouvernement sur le plan stratégique. Lorsque, le 28 janvier 1819, il fit jeter l'ancre à sa flotte de huit navires près de l'embouchure de la rivière Singapour, presque rien ne subsistait pouvant rappeler l'ancienne gloire de Singa Pura, laquelle, Raffles l'avait écrit à un ami, avait tout de même contribué à l'y attirer. L'île était alors sous le contrôle du sultan de l'État du Johor, situé à la pointe de la péninsule malaise. Au terme d'une semaine de négociations rondement menées par Raffles avec un ministre représentant le sultan, un traité fut signé. Il accordait à la Compagnie des Indes orientales le droit d'aménager un établissement commercial dans l'île. En contrepartie, tant le sultan malais que son ministre allaient toucher une rente annuelle substantielle. Ceux-ci y trouvaient non seulement leur profit, mais une reconnaissance politique élargie à laquelle s'ajoutait la perspective de pouvoir tirer partie de l'essor annoncé du comptoir.

  Essor commercial et peuplement cosmopolite

À l'arrivée de Raffles à Singapour, la population de l'île n'aurait pas dépassé un millier d'habitants, pour la plupart appartenant à diverses ethnies malaises. On y comptait aussi quelques dizaines de Chinois. Des mesures d'incitation sont alors prises par les autorités britanniques pour favoriser le développement des activités commerciales et portuaires, ce qui attire les migrants en grand nombre. Ceux-ci se regroupent dans la partie sud de l'île, notamment sur les rives de la rivière Singapour, lesquelles accueillent la majorité des Chinois dans un quartier très vite appelé Chinatown.

Au fur et à mesure que l'économie britannique croît et se déploie au-delà de l'Europe et que, surtout, sa puissance impériale s'accentue en Asie, y compris sur les mers, Singapour en profite. Cela s'accentue avec l'ouverture du canal de Suez en 1869, qui survient deux ans après que Singapour fut passée, tout comme l'ensemble des établissements du Détroit (dont font aussi partie Penang et Malacca), sous le contrôle direct de la couronne d'Angleterre. Elle détient désormais le statut de colonie de la Couronne et va continuer à développer son commerce d'entrepôt au carrefour des océans et mers asiatiques.

Au début du xxe, donc moins d'un siècle après la fondation du comptoir britannique par Raffles, la structure ethnique de Singapour, alors reconnue comme la ville la plus cosmopolite d'Asie, est à peu près arrêtée. Les Chinois y comptent pour près des trois quarts des 225 000 habitants. Avec quelque 15 p. 100 de la population, les Malais sont redevenus plus nombreux que les Indiens (8 p. 100). La communauté indienne proprement dite, au sein de laquelle les musulmans sont moins nombreux que les hindous, comprend surtout des Bengalis et des Tamouls qui ne s'entendent pas toujours, ainsi que des Sikhs. Mais il y a aussi des Singapouriens qui sont originaires du Ceylan, de la Birmanie, tout comme des Arabes et des Européens, surtout des Britanniques.

  De la forteresse Singapour à l'indépendance

Malgré l'évidente importance que représente Singapour sur le réseau des échanges maritimes avec l'Asie, malgré sa position stratégique au cœur de ce réseau, les Britanniques reportent pendant longtemps la décision de fortifier l'île et ils le font trop peu et trop tard. Surtout l'aviation n'y est pas assez présente lorsque la Seconde Guerre mondiale est déclenchée dans le Pacifique. Ainsi, après avoir conquis toute la péninsule malaise qu'ils ont commencé à envahir dès le 8 décembre 1941, les Japonais s'emparent facilement de la prétendue forteresse de Singapour le 15 février 1942Singapour occupée par les Japonais. Commence alors une dure occupation qui va durer plus de trois ans.

Singapour occupée par les Japonais Photographie

Singapour occupée par les Japonais Après la chute de Singapour le 15 février 1942, le général japonais Hobun Yamashita examine les dégâts causés dans certains quartiers de l'île.

Crédits: Getty Consulter

Quand les Britanniques reviennent en septembre 1945, près d'un mois après la capitulation officielle du Japon, ils sont accueillis en libérateurs par la majorité des Singapouriens. Mais la colonie est en mauvais état, en particulier ses infrastructures portuaires. Surtout, tant dans la péninsule malaise qu'à Singapour, les communistes, qui ont refusé de collaborer avec les Japonais, ont pris du galon et la situation dans le monde du travail est explosive. Dans l'île, les grèves se multiplient, surtout parmi les employés du port et ceux des compagnies de transport en commun.

Dans ce contexte, les pressions sont fortes pour que le statut de la colonie évolue et que sa population prenne le contrôle de sa destinée. Des élections ont lieu en 1955 et, contrairement à ce que prévoyaient les Britanniques, elles sont remportées par un des deux partis de gauche, le Labour Front, dont le chef, David Marshall, est alors autorisé à former un gouvernement minoritaire, devant cependant encore répondre à un gouverneur nommé par les autorités coloniales. Ce gouvernement tiendra pendant quatre ans, alors que de nouvelles élections sont tenues en 1959. Il s'agit alors d'élire une équipe qui dirigera une Singapour à laquelle les Britanniques accordent une autonomie interne totale. Cette fois, c'est l'autre parti de gauche qui remporte le pouvoir, haut la main. Le People's Action Party, mieux connu sous l'abréviation de P.A.P., est dirigé par Lee Kuan Yew, un homme politique d'une rare intelligence. Celui-ci doit cependant composer avec une situation toujours tendue sur le plan tant interne, à cause de la pression constante exercée par les communistes, qu'externe, à cause des relations avec la Malaisie, les deux niveaux étant par ailleurs reliés. En effet se pose alors avec de plus en plus d'acuité la question de l'indépendance de Singapour. La Malaisie a obtenu la sienne en 1957 et Singapour est sur le point de la suivre dans cette voie. C'est ainsi qu'en septembre 1963, les anciennes colonies et possessions britanniques de Malaisie, Sarawak, Sabah et Singapour forment la nouvelle fédération de Malaysia. La situation apparaît favorable au P.A.P. qui, en septembre également, remporte de nouvelles élections à Singapour même.

Mais, très rapidement, l'intégration de Singapour dans la grande fédération apparaît fragile, notamment en raison des relations parfois difficiles entre les Malais, majoritaires dans la péninsule, et les Chinois, majoritaires dans l'île. Malgré les tentatives de négociation de Lee Kuan Yew, les dirigeants de la fédération de Malaysia prennent la décision de mettre un terme à l'aventure. Un peu moins de deux ans après sa formation, Singapour en est expulsée. Le 9 août 1965, contre le gré de ses dirigeants, ce qui est plutôt unique dans l'histoire, naît la république de Singapour. Celle-ci est vite reconnue par les grandes puissances et, dès septembre, acceptée au sein des Nations unies.

Depuis lors, le P.A.P. préside sans partage aux destinées de la petite république. Bien que respectant les formes d'une démocratie parlementaire, l'équipe au pouvoir ne laisse aucune véritable marge de manœuvre à l'opposition et réprime sévèrement tout citoyen soupçonné d'avoir des allégeances communistes et même tout contestataire. C'est pourtant cette équipe – dirigée jusqu'en 1990 par Lee Kuan Yew, de 1990 à 2004 par Goh Chok Tong et, depuis août 2004, par le fils même du premier, Lee Hsien Loong –, puisant sa légitimité dans sa grande compétence technocratique et son comportement irréprochable, qui a relevé les défis posés à Singapour. Elle y est parvenue par une redéfinition des fonctions et le bouleversement du territoire.

3.   La redéfinition des fonctions

  La production

Amorcée au début des années 1960, cette révolution des fonctions concerne trois grands domaines : la production, la reproduction sociale et la circulation. Pour la mener à bien, l'État singapourien indépendant, dès son émergence en 1959, commence par se doter de toute une série d'institutions responsables de l'un ou l'autre aspect d'une politique de développement de plus en plus intégré. Parmi ces institutions, on compte plusieurs organismes parapublics, chacun doté d'un pouvoir exceptionnel.

Ainsi, la politique industrielle, et en particulier la création d'emplois, sont confiées à l'Economic Development Board, créé en 1961. Cette régie d'État a notamment pour mandat d'attirer et de coordonner les investissements étrangers. Dès 1959, des ordonnances accordent des exemptions d'impôt aux nouvelles entreprises ainsi qu'à celles dont les projets d'expansion sont approuvés. En 1967, ces avantages fiscaux sont élargis et diversifiés par l'adoption d'une nouvelle série de mesures. Plusieurs de celles-ci concernent la formation des travailleurs. Enfin, l'État lui-même agit comme entrepreneur, tant au niveau strictement industriel qu'au niveau commercial et bancaire. Le gouvernement possède des parts importantes dans plusieurs grandes entreprises, notamment par le biais d'un holding, la société Temasek. Cette participation est également orchestrée par des superagences, dont le Jurong Town Corporation (J.T.C.).Singapour : territoire et activités

Singapour : territoire et activités Dessin

Singapour : territoire et activités Utilisation du sol à Singapour, par type d'activité.

Crédits: 2009 Encyclopædia Universalis France S.A. Consulter

Le J.T.C. est devenu le gestionnaire des parcs industriels, le principal étant celui de Jurong, dans le sud-ouest de l'île. Le statut de zone franche dont Singapour bénéficie depuis sa fondation moderne en 1819 a été consolidé par l'institution de six zones franches commerciales en 1969 et celle d'une quinzaine de zones industrielles. À lui seul, le parc industriel de Jurong, créé de toutes pièces au cours des années 1960 sur une aire marécageuse, couvrait au début des années 1990 une superficie de 43 kilomètres carrés, accueillant deux mille entreprises employant plus de 100 000 personnes. En 2000, l'ensemble des vingt-quatre zones franches gérées par le J.T.C. – dont plusieurs ont été établies dans des secteurs autrefois consacrés à des activités agricoles – regroupait les deux tiers des quelque 435 000 salariés de l'industrie à Singapour, ce secteur comptant pour 21 p. 100 de l'emploi dans le pays. La progression de l'activité manufacturière a été impressionnante, alors que, de 1960 à 1980, la part du P.I.B. d'origine industrielle est passée de 15 p. 100 à 37 p. 100. Depuis lors, avec l'accroissement encore plus rapide du secteur des services, cette proportion a régressé à moins de 30 p. 100. L'industrie n'emploie d'ailleurs plus que 20 p. 100 de la main-d'œuvre contre près de 70 p. 100 pour le secteur des services.

Alors que, au cours des années 1960, l'accent avait été mis sur les fabrications utilisant une main-d'œuvre abondante, Singapour a rapidement évolué vers des productions à plus forte valeur ajoutée. Depuis les années 1980, l'accent a été mis sur les hautes technologies et les services de pointe. Les investisseurs étrangers ne sont plus à la recherche d'une main-d'œuvre à bon marché, les salaires singapouriens étant de loin les plus élevés de la région, mais plutôt de travailleurs performants et de secteurs de production bien reliés entre eux et bien desservis. C'est le cas, précisément, du raffinage du pétrole et de l'industrie pétrochimique, qui assurait près du quart de la valeur de la production industrielle en 2005, contre plus de la moitié pour le secteur de l'électronique qui, lui, a connu une croissance fulgurante pendant les années 1990.

  La circulation

En 1964, le Port of Singapore Authority (P.S.A.) – devenu depuis le Maritime and Port Authority of Singapore (M.P.A.S.) – fut établi avec comme mandat la diversification des activités du port et la création de cinq terminaux spécialisés, le port de Singapour étant devenu depuis l'un des premiers du mondePort des containers à Singapour. En 2006, près de 130 000 navires y furent accueillis et 448 millions de tonnes de marchandises manutentionnées, ce qui en faisait le plus important du monde. En réalité, à peine la moitié du tonnage passe par l'un ou l'autre des cinq grands terminaux situés dans l'île même de Singapour. L'industrie pétrolière, et en particulier le raffinage du pétrole, dont Singapour est le principal centre en Asie du Sud-Est, est responsable du reste du trafic, essentiellement manutentionné dans les petites îles aménagées à cette fin au large de Jurong. D'accès facile pour les grands pétroliers, ces installations se situent suffisamment au large de la ville pour que la pollution en soit sensiblement réduite.

Port des containers à Singapour Photographie

Port des containers à Singapour Sur la côte ouest de Singapour, le port de fret maritime de la Port of Singapore Authority s'étend de l'ancien quartier de Tanjong Pagor à l'île Sentosa.

Crédits: Insight Guides Consulter

Expansion et services efficaces : voilà ce qui caractérise l'ensemble du domaine des communications à Singapour. Cela concerne notamment l'aéroport de Changi, ouvert en 1981, considérablement agrandi depuis et fréquenté par 35 millions de passagers en 2006. Cela concerne aussi les télécommunications, dont Singapour est désormais un centre mondial. Cette position stratégique sur le plan des communications modernes est étroitement liée à la fonction de centre financier et commercial. Les effets d'agrégation aidant, la cité-État est devenue le plus grand centre bancaire de la région, drainant l'argent des Chinois du Nanyang – c'est-à-dire des « mers du sud », bref d'outre-mer – qui peuvent y effectuer des dépôts secrets sans impôt sur les profits.

L'ouverture s'est aussi réalisée dans le domaine touristique. En 1970, Singapour accueillait 500 000 visiteurs ; en 2006, plus de neuf millions. Cette croissance exceptionnelle est due en premier lieu à celle de l'ensemble des fonctions commerciales dont s'est doté la cité-État ; en second lieu aux efforts promotionnels du Tourism Promotion Board, lui aussi établi en 1964 et encourageant un développement considérable de l'industrie hôtelière. L'image d'une « Asie instantanée », miniature, efficace et confortable, où tout ou presque peut s'acheter, a contribué à faire de Singapour une escale de plus en plus recherchée entre le monde archipélagique et le continent, entre Orient et Occident. La multiplication des boutiques s'explique d'abord par cette fonction de commerce de transit mais aussi par l'idéologie de la consommation qui a progressé parmi la population locale au même rythme que celle de l'efficacité et de la performance.

  La reproduction sociale

La reconversion touche des domaines particulièrement imbriqués les uns aux autres alors que les distinctions entre production et circulation et même entre production et reproduction se confondent quelque peu. Pourtant, et là réside une caractéristique essentielle du projet singapourien, la transformation économique repose sur un encadrement social et territorial très serré. Il s'agit tout d'abord du contrôle sur la croissance démographique, la santé et l'éducation ; puis de la planification de l'emploi, du logement et des loisirs ; enfin d'une mobilisation idéologique tout à fait exceptionnelle, articulant en quelque sorte toutes les conditions de la reproduction sociale.

Entre 1947 et 1957, le taux moyen de croissance annuelle de la population de Singapour s'élevait à 4,4 p. 100. En 1980, il n'était plus que 1,5 p. 100. En 1986, il fut de 1 p. 100 mais des encouragements à la natalité ont contribué depuis à sa légère remontée. Au cours de la première période, l'immigration, provenant essentiellement de la péninsule malaise, fut responsable de 22 p. 100 de la croissance ; en 1980, elle avait été abaissée à 2 p. 100. Depuis les années 1990, l'immigration est pratiquement arrêtée. Les travailleurs étrangers, pour la plupart des Malais de la péninsule, mais aussi, de plus en plus, des Bengalais et des Philippins (en fait surtout des Philippines, travaillant comme femmes de ménage), n'obtiennent plus que des permis de séjour temporaire. Le nombre de ces travailleurs temporaires, relativement bien payés mais corvéables à merci, est cependant très élevé : de l'ordre de 300 000 en 1990, il dépasse le million à la fin des années 2000.

La chute initiale de la croissance naturelle s'expliquait par une vigoureuse campagne de contrôle des naissances incluant la légalisation de l'avortement. Une grande amélioration dans l'accès à l'éducation et aux services de santé, essentiellement couverts par l'État, une hausse généralisée du niveau de vie, une frénésie de consommation avaient fait le reste. Désormais, le profil sociodémographique de la population singapourienne ressemble de plus en plus à celui d'un pays industriel, avec une espérance de vie de 80 ans.

Malgré la qualité des réalisations dans le domaine de l'éducation et de la santé, celles-ci n'ont pas l'ampleur ni la visibilité des grandes réalisations industrielles ni, surtout, de celles qui touchent au logement. Car, tout en planifiant le type et le lieu d'emploi d'une proportion croissante de la population singapourienne, au cours des dernières décennies, les grands gestionnaires de l'État ont étroitement planifié son logement. Ce qui représentait le principal problème du Singapour indépendant est devenu le principal objet d'intervention, impliquant une véritable redistribution de la population.

Le Housing and Development Board (H.D.B.) est la régie d'État la plus puissante parmi la demi-douzaine qui existent à Singapour. Lorsqu'elle fut créée en 1960, 9 p. 100 de la population, qui s'élevait alors à environ 1,6 million de personnes, habitaient des logements publics. Dès 1985, près de 85 p. 100 des 2,6 millions de Singapouriens étaient logés dans des tours d'habitation construites et gérées par le H.D.B. Entre-temps, l'île de Singapour avait été transformée en un vaste chantier de construction d'habitations rassemblées dans un réseau de cités nouvelles (New Towns).

Dotée dès le départ d'un budget considérable par l'État, la régie du logement apparaît particulièrement puissante. En premier lieu, elle est non seulement un employeur important mais surtout elle est le principal entrepreneur dans l'île, le sort de l'industrie de la construction et celui des architectes étant étroitement liés à celui du logement social. En second lieu, le H.D.B. est un important propriétaire immobilier mais aussi foncier, disposant de droits d'expropriation exceptionnels. En troisième lieu, il commercialise ses appartements. En effet, en 1964, un ambitieux programme de développement d'accession à la propriété du logement était lancé. Aujourd'hui, l'objectif du H.D.B., celui de voir tous ses locataires accéder à la propriété de leur appartement, est pratiquement atteint. Là réside une autre caractéristique de la société singapourienne, la consommation étant systématiquement encouragée, tout comme l'épargne, elle-même en bonne partie gérée par l'État. D'ailleurs, pour accéder à la propriété d'un logement, les Singapouriens peuvent en quelque sorte « hypothéquer » leurs fonds d'épargne, par ailleurs considérable. Enfin, le H.D.B. demeure le gestionnaire de la vingtaine des New Towns qui ceinturent la région urbaine centrale. Même si la régie domine le marché du logement, l'entreprise privée y trouve son compte non seulement à titre de sous-traitant, mais aussi parce qu'au fil des années et de la croissance de la prospérité des Singapouriens, le marché de l'habitation s'est développé. Ainsi, parmi les 1,3 million d'unités d'habitation que compte aujourd'hui la cité-État, un peu plus de 20 p. 100 ne relèvent pas du parc du H.D.B. À l'échelle nationale, le taux de propriété privée s'élève à plus de 94 p. 100, ce qui est sans doute un record mondial.

L'incitation à la bonne conduite, à l'unité, à l'adhésion au projet de société défini par les gestionnaires de l'État est omniprésente, bien qu'elle ait appris à se faire un peu plus subtile depuis le début des années 1990. Elle se réalise à travers le réseau éducatif contrôlé par l'État et par celui des médias locaux, eux aussi totalement soumis. Elle s'appuie également sur un impressionnant réseau de centres communautaires et de comités consultatifs, disséminés à travers l'île et agissant comme autant de courroies de transmission des directives du parti au pouvoir, le P.A.P. Enfin, cette incitation fait partie intégrante de la gestion du travail, le syndicalisme étant essentiellement, lui aussi, contrôlé par l'État qui en profite pour imposer aux employeurs et aux employés un niveau d'épargne exceptionnel. Grâce au Central Provident Fund, sorte de fonds d'assurance auquel adhèrent d'office tous les salariés, ceux-ci disposent d'une épargne équivalant à 40 p. 100 de leur salaire.

Au total, l'encadrement de la population est réalisé à travers une panoplie de règles de comportement civil à la fois spécifiques, telles des interdictions de cracher dans la rue ou de mâcher du chewing-gum dans les lieux publics, ou globales, tels des slogans du type « gardons Singapour propre », « contribuons à verdir notre ville », « favorisons l'avènement de la cité intelligente », etc. Depuis le début des années 1960, cette population a atteint un niveau et un mode de vie se rapprochant du modèle de la société industrielle et a choisi comme langue d'administration l'anglais, langue mondiale, devant les autres langues officielles, les langues locales : le chinois, le tamoul et le malais, lequel est pourtant la lingua franca régionale et possède à Singapour le statut honorifique de langue nationale. Cela étant, cette population doit aussi composer avec un contrôle social pesant.

Enfin, ceci expliquant tout cela, le ciment même de cette adhésion est la croissance et la prospérité de l'économie singapourienne, laquelle se traduit aux yeux des citoyens par la qualité des services sociaux, l'accès à l'emploi, à la propriété du logement et à la consommation. Mais une condition même de cette prospérité réside dans le perpétuel remaniement de l'infrastructure de l'île, le déménagement des gens et du territoire.

4.   La révolution du territoire

Ce bouleversement du territoire continue à faire l'objet d'une planification où l'on retrouve plusieurs des principes et objectifs traduits dans les plans de Stamford Raffles, le fondateur colonial de Singapour. Premièrement, le zonage des fonctions demeure une préoccupation essentielle, donnant lieu à de multiples interventions visant à améliorer les infrastructures. Deuxièmement, le déplacement dirigé, voire contraint, des populations, aux fins du maintien ou du développement de ce zonage fait partie intégrante de la dynamique de l'aménagement. Troisièmement, au-delà des préoccupations urbaines, mercantiles et éventuellement productivistes, la préoccupation naturaliste hante véritablement les dirigeants de la cité-État : le projet de Stamford Raffles pour l'établissement d'un jardin botanique, effectivement réalisé dès 1822, était prémonitoire d'un objectif encore vivace dans le projet urbain singapourien : la domestication de la nature.

  Le zonage des fonctions

Depuis le début des années 1960, des quartiers urbains entiers couvrant des centaines d'hectares ont été rasés puis, dans la majorité des cas, immédiatement reconstruits. La cadence d'ouverture des chantiers est telle que la ville, l'île tout entière ressemblent souvent à un chantier. Mais tout cela relève d'une planification qui n'a cessé de se resserrer. Même si la frénésie de démolition des premières années s'est ralentie, le centre a complètement changé de visage, sa tertiarisation étant presque achevée. Le centre des affaires, la City, est dominé par de grands édifices, abritant pour la plupart des banques, et rassemblés sur la rive droite de la rivière Singapour. Sur sa bordure, quelques îlots résidentiels ont été épargnés. Tourisme oblige.Singapour : population et transports

Singapour : population et transports Dessin

Singapour : population et transports Évolution de la répartition de la population à Singapour et développement des axes de communication.

Crédits: 2009 Encyclopædia Universalis France S.A. Consulter

Le domaine urbain a bien sûr fait l'objet d'une expansion considérable, d'une part, avec l'établissement des zones industrielles, et, d'autre part, avec l'aménagement des cités nouvelles. Chacun de ces développements a impliqué une modification profonde du territoire. Ce fut notamment le cas du parc industriel de Jurong. D'autres grands travaux furent nécessaires pour préparer le site des immenses villes nouvelles comme Toa Payoh ou Queenstown, ou même l'aéroport de Changi.

La répartition de la population a été considérablement modifiée par l'autorité publique depuis l'indépendance. Les fortes densités de Chinatown ont été dispersées, puis partiellement recréées dans les villes nouvelles. Les populations malaises ont elles aussi été dispersées, encore que certains quartiers du centre aient conservé un caractère ethnique (Little India, Geylang, etc.). Au fil de cette nouvelle répartition, le développement de l'infrastructure routière a suivi avec, notamment, la mise en place d'un remarquable réseau d'autoroutes reliant les villes et les parcs industriels nouveaux entre eux et avec le centre : ainsi deux axes parallèles à la côte desservent le sud de l'île et des radiales intègrent toute la partie nord. Cela a permis une croissance exceptionnelle du parc automobile privé, envers et malgré le prix élevé des voitures, sans doute le plus élevé au monde. À un point tel aussi que Singapour a dû se doter d'un système de transport collectif sur rail, le métro appelé ici le Mass Rapid Transit (M.R.T.), dont les premières stations ont ouvert en 1988, et qui dessert aujourd'hui l'ensemble des cités nouvelles. S'y ajoute des réseaux locaux de trains de banlieue, constituant le Light Rapid Transit (L.R.T.). La circulation automobile est étroitement réglementée, notamment dans le centre-ville, dont l'accès est payant pour les automobilistes pendant la journée. L'utilisation de chaque parcelle du territoire national est désormais planifiée et inscrite dans un schéma directeur, lequel fait cependant l'objet d'ajustements fréquents.

  La domestication de la nature

Cette domestication, c'est d'abord celle de l'île même de Singapour, dont la forme est constamment modelée au fil des projets d'expansion des littoraux. Le pourtour de l'île apparaît d'autant plus modifié que, depuis les années 1980, on procède à l'endiguement des baies et estuaires à mangrove du nord de l'île. Les bassins qui en résultent sont alors désalinisés et assainis. Aujourd'hui, sept des quinze réservoirs d'eau douce dont dispose la cité-État, et qui couvrent 60 kilomètres carrés, se trouvent à l'intérieur de digues, surtout sur le versant occidental de l'île. Singapour réduit ainsi sa dépendance vis-à-vis de la Malaysia, même si près de la moitié des besoins est encore assurée par l'aqueduc qui traverse la jetée d'un kilomètre reliant l'île à la péninsule malaise. Enfin, les infrastructures de drainage ont été considérablement développées partout dans cette île soumise à d'abondantes pluies de mousson, lesquelles atteignent leur plus grande intensité en décembre, lorsque 30 centimètres d'eau peuvent s'abattre au sol en une journée.

Non contents de gagner du terrain sur la mer et de l'endiguer à des fins d'approvisionnement, les Singapouriens l'ont maintenant intégrée à la ville même, dont les incessantes transformations sont sous la juridiction d'une autre puissante régie, l'Urban Redevelopment Authority (U.R.A.). Alors que, à la fin des années 1970, le centre des affaires donnait encore directement sur la mer, c'est maintenant une large baie enserrée par des polders qui s'étend au pied du centre-ville. La rivière Singapour, encore dangereusement polluée au début des années 1980, a été totalement assainie depuis et se jette désormais dans cette Marina Bay bordée de jardins, d'un immense centre culturel et de grands complexes hôteliers érigés sur des terres conquises sur la mer.

L'aménagement d'espaces de récréation et de détente, tant au cœur des villes nouvelles que partout sur l'île, est devenu un élément marquant du paysage et de l'encadrement de sa population. L'embellissement même de l'île est une préoccupation constante. À mesure que celle-ci s'urbanise et se dote d'infrastructures de transport modernes, on redouble d'efforts pour la verdir. Même si, au total, les espaces verts perdent beaucoup de terrain, du fait du recul de l'agriculture, ceux qui restent font l'objet d'un jardinage attentif. Aux parcs publics couvrant 3 500 hectares s'ajoute la réserve naturelle, située parmi les collines du centre de l'île, qui couvre 66 hectares et abrite une forêt ombrophile d'origine. Le remarquable Jardin botanique, établi au cœur même de la ville, possède plus de deux mille espèces végétales dont plusieurs récemment introduites et destinées à être implantées ailleurs dans l'île. Chantier perpétuel, la « Global City », comme aiment à l'appeler ses dirigeants, continue, paradoxalement peut-être, à chercher ses racines dans la nature tropicale. Car les ambitions de la petite république insulaire sont devenues planétaires.

5.   Une cité mondiale

Malgré l'importance des relations commerciales entretenues avec les pays de l'Association des nations du Sud-Est asiatique (A.S.E.A.N.) – dont Singapour est l'un des membres fondateurs – et en particulier la Malaysia, l'économie singapourienne est largement intégrée à l'économie mondiale : les principaux partenaires sont désormais les États-Unis et le Japon. Certes, des liens organiques sont maintenus avec les pays voisins : après tout, près de la moitié de l'approvisionnement en eau de la cité-État provient de la péninsule malaise et Singapour achète de la terre dans les îles indonésiennes, certaines étant même le lieu d'un transfert de cet élevage porcin désormais interdit sur le territoire national En effet, jusqu'à la fin des années 1970, la production porcine était encore importante dans les régions périphériques de l'île ; depuis lors, tant cet élevage et celui des volailles, l'un et l'autre considérés comme trop polluants, que l'essentiel des productions maraîchères ont été délocalisés vers les pays voisins. Un tel transfert concerne même les activités industrielles. En effet, il existe des liens étroits entre les intérêts et capitaux singapouriens et l'essor des zones franches malaysiennes et surtout celle des îles indonésiennes de Batam et Bintan situées au sud de Singapour. D'ailleurs, c'est de Singapour qu'est dirigé le « triangle de croissance » industrielle, dit Sijori, dont font partie le sud de Johor et l'archipel indonésien des îles Riau.

Mais, au total, la part des relations économiques entretenues avec les grands pays industriels, tout comme l'ensemble du commerce extérieur, s'accroissent constamment. S'appuyant d'abord sur une saine gestion de son propre territoire et de son économie, Singapour joue à plein la carte de la mondialisation. Cela se manifeste sur le plan commercial, certes, mais aussi sur le plan financier, alors que les investissements internationaux dans l'économie singapourienne sont en croissance permanente et que le capitalisme singapourien étend lui-même ses tentacules à l'échelle mondiale. Par ailleurs, dans la région, Singapour occupe une place centrale sur plusieurs plans, en particulier politique et diplomatique. Ainsi, les dirigeants singapouriens demeurent très influents auprès de ceux de l'Indonésie depuis l'ère Suharto. Ce sont eux aussi qui, dans la région, ont le plus l'écoute de la junte birmane. Le pays investit également de plus en plus dans la recherche des technologies de pointe, les industriels et les managers singapouriens agissant comme conseillers chez plusieurs voisins, y compris jusqu'en Chine. Enfin, la cité-État demeure conditionnée à la croissance, son principal atout résidant dans sa capacité d'adaptation aux fluctuations de l'économie mondiale. Il en résulte une société contrainte à la primauté des valeurs matérielles remodelant sans cesse un territoire exigu, en révolution permanente, la transformation du territoire étant en quelque sorte devenu un véritable mode de gestion sociale.

Rodolphe DE KONINCK

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Singapour Singapour : drapeau Singapour, le port Singapour occupée par les Japonais Singapour : territoire et activités Port des containers à Singapour Singapour : population et transports

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Bibliographie

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Sites Internet

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www.straitstimes.asia1.com.sg

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