3. Un phrasé africain
Aucun autre batteur au monde ne possède une aussi fabuleuse technique où se mêlent la grande tradition d'un Big Sid Catlett, le classicisme d'un Jo Jones et la hardiesse d'un Kenny Clarke. Existe-t-il une figure rythmique, aussi audacieuse soit-elle, que Max Roach ne puisse exécuter avec une souveraine aisance ? Toutes les ressources de l'instrument – toms, grande cymbale, cymbale Charleston (hi-hat), caisse claire, et même la grosse caisse, dont il tire de stupéfiantes séries de triolets – sont explorées, maîtrisées, magnifiées. Avec une frappe d'une clarté exceptionnelle, son jeu souple et tonique offre une infinie variété de timbres. Il est l'un des premiers musiciens de jazz à savoir marier la pulsation du swing et l'élégance de la valse (Valse Hot ; Jazz In ¾ Time, avec sa fabuleuse Blues Waltz, 1956 ; The Drum Also Waltzes dans Drums Unlimited, 1965). Avec lui, le fractionnement du temps est poussé à ses limites extrêmes grâce à la superposition de mesures aux caractéristiques différentes. D'où la complexité rare de son jeu mais aussi sa profonde richesse qui se traduit par une fascinante esthétique. La grosse caisse ne se satisfait plus de marquer le temps, mais devient une voix qui se détache de l'ensemble, en accentuations irrégulières, révélant des perspectives mélodiques insoupçonnées, pendant que la grande cymbale assure la continuité du tempo. Davantage encore qu'un « mathématicien » de l'instrument, Max Roach s'affirme comme un prodigieux architecte de sons et de rythmes. La rigueur et la netteté de son phrasé, la lucidité et la finesse de son écoute font de lui le partenaire rêvé des plus grands solistes, avec qui il dialogue sans effort sur les mêmes sommets.
Mais réduire Max Roach à une phénoménale virtuosité serait ignorer, sous l'acuité intellectuelle, une sensibilité proche de la sensualité, une passion qui, pour être intériorisée, n'en est pas moins brûlante. Quel batteur a mieux compris que lui tout le sens poétique du silence ? En témoignent ces improvisations très aérées, avec une très subtile utilisation de la densité du silence, qui ne cèdent jamais à la tentation de la facilité ou du remplissage. Les plus aventureuses variations ne sont chez lui que les éléments d'une homogénéité sans faiblesse. Qui d'autre aurait pu, comme lui, tenter et réussir avec cet éclat le pari d'un disque entier exclusivement consacré à des solos de batterie ?
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