3. Un réalisme fantastique
Sur cette Terre, dont les êtres humains ont fait un séjour pas bien gai, il reste un moyen de ne pas sombrer dans la plus extrême mélancolie : c'est le rêve. Alors, dans les forêts franc-comtoises et dans les rues de Paris, les événements merveilleux surgissent sans prévenir.
Ce qu'il y a de plus fascinant dans ce surnaturel, c'est qu'il se produit sans point d'exclamation. Marcel Aymé l'introduit, d'une plume sage et familière, dans un univers quotidien qui s'en étonne à peine. Il y provoque quelques remous, quelques perturbations matérielles, mais pas de catastrophe planétaire, pas même une révolution. Il s'y marie simplement avec la réalité qui nous est familière pour donner quelque chose de nouveau, que l'on pourrait définir comme un réalisme fantastique, où il n'est pas toujours très commode de faire la part du réel et de l'imaginaire.
La nature de son inspiration a permis à Marcel Aymé de rester un écrivain en marge. Il a délibérément tourné le dos, sa vie durant, à la littérature sociale : celle qui témoigne, qui dénonce, qui enseigne, qui exhorte, qui moralise. Pourtant, on sait bien qu'il n'y a pas de conte sans morale. Oui, mais la morale d'un conte ne résume pas les idées générales de son auteur ; elle se borne à extraire une conclusion immédiate, simple et le plus souvent pratique, des péripéties de ce conte-là. On peut concevoir des fables dont les morales seraient contradictoires, et Marcel Aymé, qui préférait les histoires aux leçons qu'on en tire, ne s'en est pas privé.
Un bon exemple de cette application de morales élémentaires nous est fourni par Les Contes du chat perché. En 1934, Marcel Aymé écrivit quelques histoires de bêtes, pour amuser ses petites-filles, disait-il, mais aussi pour sa propre délectation. Ces contes ont pour héroïnes deux fillettes, Delphine et Marinette, dont les parents sont fermiers dans un pays qui ressemble assez à la Franche-Comté. Ils mettent en scène les animaux de l'étable, de la basse-cour et de la forêt, mais aussi quelques bêtes étrangères, comme la panthère et l'éléphant. Ces animaux ont le langage et le comportement que les hommes devraient avoir, ce qui donne à ces fables malicieuses une apparence aimable qui a trompé quelques lecteurs. On constatera vite, en les lisant soigneusement, que leur gentillesse s'écaille pour laisser paraître l'humeur habituelle de Marcel Aymé, souriante et crispée.
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