Mme de Sévigné a été célèbre en son temps comme femme d'esprit et comme mère passionnée, non comme épistolière hors du commun. Chacun, dans les salons, connaissait ses dons exceptionnels pour la conversation et ses trouvailles verbales. Mais ses correspondants seuls connaissaient sa rare aptitude à donner par écrit l'impression de la parole saisie sur le vif. La nouveauté de la lettre sévignéenne vient de ce qu'elle ne doit rien à la tradition littéraire reprise par ceux qui, comme Guez de Balzac, ont fait de la lettre un genre à l'imitation des Anciens, et pas grand-chose à la mode des lettres galantes à la Voiture. Son écriture dépend de la poste, devenue fiable grâce à Louvois juste au moment où l'épistolière se met à correspondre avec sa fille. Au grand scandale de ceux qui croient que la réussite littéraire est le résultat d'un long travail et la conséquence d'une recherche consciente, Mme de Sévigné offre l'exemple d'une œuvre totalement improvisée et totalement involontaire. Au commencement était l'amour. Le chef-d'œuvre est venu par surcroît.
1. Une jeunesse guillerette
À sept ans, Marie de Rabutin-Chantal, née d'un gentilhomme bourguignon et d'une fille de financier, avait perdu père, mère et trois de ses grands-parents. Sa grand-mère paternelle, Jeanne de Chantal, la sainte fondatrice de la Visitation, lui restait. Elle eut la sagesse de laisser à la tribu des oncles, tantes et cousins maternels (les Coulanges) le soin d'élever affectueusement l'orpheline, qui reçut une éducation toute moderne, à base de conversation et de lectures.
La légende veut que Ménage et Chapelain aient été ses maîtres. Mais ces importants personnages ne formèrent son esprit qu'après son entrée dans le monde. De son mariage à dix-huit ans avec Henri de Sévigné, jeune et bel orphelin, elle aura deux enfants et des terres à gérer en Bretagne. Veuve à vingt-cinq ans, elle « veut être à tous les plaisirs », écrira son cousin Bussy-Rabutin. Puis elle s'enorgueillit de la beauté de Françoise-Marguerite, dont el […]
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