Tous ceux qui ont connu Luis Buñuel, dans le travail ou l'amitié, s'accordent sur un point : c'était un homme secret. Peu de cinéastes ont su se rendre insaisissables comme lui. Quand il consentait à parler de sa vie, de ses rencontres, de ses affinités ou de ses haines, de ses engagements ou de ses goûts, c'était toujours sur le mode de la blague. Cet homme d'images se méfiait des mots. Il savait trop bien qu'on ne peut parler sans se contredire ni éclairer les aspects opposés de toute chose, de toute expérience, de tout sentiment.
Du Chien andalou (1928) à Cet obscur objet du désir (1977), l'œuvre cinématographique de Buñuel est un lieu de contradictions, comme sa vie même. Disciple de Sade, surréaliste, il a œuvré pour manifester que le réel est déchirure. L'image qui « ouvre » son œuvre, l'œil tranché par un rasoir, inoubliable premier plan du Chien andalou, est véritablement le motif exploré, développé dans tous ses films : comment survivre à nos contradictions ? Pourquoi, voulant faire le bien, l'homme (cet être « criminel dans la vertu et vertueux dans le crime », disait Sade) produit-il si souvent le mal ?
Buñuel peint la révolte absolue, la violence et l'éros, mais se révèle dans la vie incapable de cruauté, plein de douceur et de tendresse. Il fait profession d'athéisme et il a le culte des cérémonies religieuses, admire les vies de saints, se passionne pour la théologie. L'auteur de L'Âge d'or et du Charme discret de la bourgeoisie aura traversé ce siècle des idéologies en étant le moins idéologue des cinéastes. « Le dieu créé par l'homme, dit-il à son ami Max Aub après le tournage de La Voie lactée, c'est l'esprit du mal. » Au cœur des conflits, il nous offre le visage de Nazarin, ce prêtre don Quichotte qui pleure parce qu'il doute.
1. Fidélité au surréalisme
Luis Buñuel est né à Calanda, province de Teruel, le 22 février 1900. Il est l'aîné de sept enfants. Son père est libéral, sa mère catholique. Il fréquente le collège des jésuites à Saragosse, de huit à quinze ans, puis le lycée. À cette époque, […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 4 pages…



