4. L'obscur objet
Séparer la terre et la mer, le pur et l'impur, le connaissable et le mystère, le bien et le mal, c'est le rêve (ou le cauchemar) qui hante l'univers de Buñuel. Quel est « cet obscur objet du désir » ? Tout simplement ce qui m'échappe, ce que je ne peux étreindre, ce qui est hors de moi, hors d'atteinte par l'esprit ou le corps. Les films de Buñuel se jouent, si l'on peut dire, à la limite, là où s'éprouve une séparation. Ici finit mon domaine, au lieu même où je ne sais pas ce qui commence, mais que je meurs d'envie de connaître (et j'en ai peur). En voyant Les Trois Lumières, Buñuel avait été frappé par le mur, la barrière, la lutte au pied du mur, la mort des amants.
Avec une admirable fidélité, son œuvre explore ce lieu de violence et de fascination. Pourquoi sommes-nous attirés par ce qui n'est pas nous ? Pourquoi Belle de jour, candide comme une première communiante, ne rêve-t-elle que souillure et dégradation ? Pourquoi cette jolie femme du monde ne peut-elle aimer qu'une petite frappe cynique et méprisante ? Pourquoi don Lope ne peut-il vivre sans Tristana qui le méprise, le hait, et finira par le tuer ? Pourquoi Nazarin, le bon prêtre, veut-il partager la vie des prostituées, des bandits et des assassins ?
Ce lieu de contradiction, le surréalisme a voulu l'explorer. Il a recherché ce fameux « point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement ». Buñuel a réalisé scrupuleusement le projet d'André Breton. Mais, contradictoirement là encore, il a placé son œuvre au carrefour de l'imagerie surréaliste et de la symbolique chrétienne. Il en a fait le lieu de toute passion, de la Passion.
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