Né en 1922, le peintre Lucian Freud s'est imposé comme une figure singulière dans l'art contemporain, tant il a poursuivi une œuvre anachronique et originale, à rebours des modes et des avant-gardes successives. Ses portraits s'inscrivent dans la tradition des plus grandes époques de l'art pictural tout en étant travaillés par un sens radicalement moderne de l'inquiétude et du soupçon. Un de ses tableaux, le Portrait de la reine Elizabeth II (2001, Queen's Gallery, Buckingham Palace) a ainsi subi les critiques des journaux conservateurs pour son style agressif, tandis qu'il peut aussi passer pour le témoignage intempestif d'une peinture antimoderne. Cette liberté de ton comme de touche rapproche Lucian Freud de Francis Bacon, avec lequel il a exposé à maintes reprises. Elle nous rappelle surtout que le xxe siècle demeure, sans que les contemporains s'en rendent toujours bien compte, un des grands siècles du portrait, de Giacometti à Baselitz, de Dubuffet à Warhol ou de Picasso à Boltanski.
1. L'« Ingres de l'existentialisme »
Petit-fils de l'inventeur de la psychanalyse, Lucian Freud naît à Berlin dans une famille juive aisée, qui émigre en Grande-Bretagne en 1933 après l'arrivée au pouvoir de Hitler. Naturalisé britannique en 1939, il se forme à la Central School of Arts and Crafts de Londres, puis à l'East Anglian School of Painting and Drawing de Dedham. Ses premières peintures (Les Réfugiés, 1941) révèlent une parenté avec la Nouvelle Objectivité qui domine la peinture allemande des années 1930, et attestent d'une densité plastique et d'une acuité de regard qui lui valent sa première exposition personnelle dès 1944, à la galerie Alex Reid et Lefevre de Londres. Le jeune peintre s'affirme surtout comme un maître du contour linéaire et géométrique (Jeune Homme au pigeon, 1944) au service d'une visée réaliste, dont témoigne l'extraordinaire Portrait de Christian Bérard (1948). Loin des courants en vogue tels que le surréalisme auquel renvoient cependant certaines de ses compositions – Le Salon du peint […]
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