Elle n'a voulu après elle ni tombeau ni publications posthumes. Aucune trace, pas même son nom sur une dalle, pas même les dates entre lesquelles s'encadre sa vie. Rien que les derniers échos des injures, des railleries, ou des admirations fanatiques qui accompagnèrent sa vie. On les perçoit encore, colportés par le cinéma, par les impressions hâtives que suggère une biographie futile. Et celle que Daniel Halévy qualifiait de « demoiselle excitée », dans son Nietzsche (1909), alors qu'elle était au comble de son rayonnement — mais elle ne protesta pas —, demeure trop souvent figée dans le portrait d'une amazone ou d'une suffragette, prophète de la liberté du corps féminin.
L'œuvre d'écrivain de Lou Andreas-Salomé, qui donne au moins un repère dans le temps, est imposante : vingt livres, cent vingt articles, entre 1895 et 1934. Critique littéraire — consacrée à Ibsen, aux auteurs russes, à quelques allemands — et fiction y prédominent autour d'un thème, celui de l'origine, de la constitution du « sujet », dans son identité sexuelle. Il n'est pas de création de l'imagination du romancier, de la réflexion du philosophe qui, dans l'esprit de Lou Andreas-Salomé, ne soit l'expression même du drame de son auteur aux prises avec sa propre histoire. Elle le dit en termes propres dès son Nietzsche (1894), qui fut longtemps son unique ouvrage publié en français (1932).
Ce n'est pas un simple critère de jugement, mais le résultat même de sa bataille personnelle pour s'affirmer. Chaotique, riche d'épisodes, de rencontres intellectuelles et amoureuses, celle-ci s'articule sur quelques instances génératrices d'une symbolisation. Instance du nom : cette fille d'un général russe — qui, d'origine provençale, allemande, huguenote, est âgé de cinquante-sept ans lorsqu'elle naît d'une mère plus jeune de dix-neuf ans — reçoit son surnom de Lou de l'homme qui modèle son adolescence, le pasteur Gillot, incapable de prononcer son prénom, Lolja. Mais le patronyme Andreas, elle le choisit et s'y tient toute sa vie du […]
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