Le cas de Gobineau est sans doute unique dans l'histoire de la pensée française : son œuvre, absolument méconnue dans son propre pays, a d'abord rayonné en Allemagne grâce à un biographe passionné, L. Schemann, et sous l'impulsion première de Richard Wagner, admirateur de son poème d'Amadis (1876). Ses boutades contre la France du second Empire, prises au pied de la lettre, l'ont rendu suspect de pangermanisme, alors que, jusque dans ses défauts, il est insolemment français. Personnage remarquable par la multiplicité de ses dons : poète et journaliste, orientaliste, diplomate, romancier, il n'est guère de domaine de l'art et de la pensée où il n'ait déployé avec superbe une activité un peu brouillonne d'autodidacte. Son abondante correspondance révèle l'observateur attentif de son temps. Les thèses de son Essai sur l'inégalité des races humaines, mal interprétées, accréditant l'idée qu'il fut l'un des inspirateurs du racisme, lui ont valu une réputation de mauvais aloi dont on commence seulement à le décharger.
Bien plus que philosophe ou historien, Arthur de Gobineau apparaît aujourd'hui comme un lyrique, un rival de Mérimée dans la nouvelle, un psychologue que son art de romancier place dans le sillage de Stendhal.
1. Un condottiere de plume sous la monarchie de Juillet
Joseph Arthur de Gobineau est né à Ville-d'Avray, dans une famille d'origine bordelaise dont il exagérera la noblesse, s'attribuant sans droit, à partir de 1853, le titre de comte. Son père, officier retenu par la guerre en Espagne de 1823 à 1828, ne pouvant surveiller son éducation, il fut élevé par sa mère. Celle-ci, aventurière romanesque, après des démêlés avec la justice, dut se réfugier en Suisse, puis au pays de Bade, d'où le décousu de la formation de son fils. Le jeune Gobineau souffrit cruellement de la désunion de sa famille, et il puisa dans cette souffrance le pessimisme qui imprègne son œuvre.
En octobre 1835, il arrive à Paris, en quête d'emploi, se pousse dans les salons légitimistes, cherche sa voie en condott […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



