Chef de file des poètes « métaphysiques », John Donne a régné par l'esprit, ou wit, sur la poésie anglaise de l'âge baroque. Il n'a jamais sombré dans l'oubli : Pope l'apprécie, Coleridge l'admire, Browning l'imite. Mais sa fortune n'atteint un nouvel apogée qu'au xxe siècle. Yeats en sa vieillesse, T. S. Eliot en ses premières œuvres et, à sa suite, tous les jeunes poètes de l'entre-deux-guerres se réclament de son exemple. On proclame et on accentue sa modernité. Cependant, on saisit mieux encore l'originalité de Donne si on le situe dans son époque.
1. La « conversion » de Donne
Il naît à Londres de parents catholiques. Son père, John, riche ferronnier, est d'ascendance galloise. Sa mère, Anne, est la fille de l'épigrammatiste John Heywood et la sœur d'un jésuite, Jasper, qui traduisit en anglais trois tragédies de Sénèque. Sir Thomas More est un de ses ancêtres, et son jeune frère mourra en prison pour avoir donné asile à un prêtre. L'idée du martyre l'obsédera. Pourtant, avant la fin du siècle, il s'est rallié à l'Église anglicane. Par conviction ou par opportunisme ? Les deux peut-être. Il a lu les théologiens, mais il a l'ambition de faire carrière dans les grands services de l'État. S'il s'inscrit à Thavies Inn en 1591, puis à Lincoln's Inn, c'est moins pour étudier le droit que pour « se pousser » dans le monde. Il mène la vie d'un gentilhomme élisabéthain, « assidu auprès des dames, habitué des théâtres », voyage sur le continent, prend part aux expéditions maritimes d'Essex en 1596 et 1597. À son retour, il entre au service de sir Thomas Egerton, garde des Sceaux. Bel esprit, poète déjà en renom, il voit s'ouvrir devant lui toutes les portes du succès. Il les ferme toutes – par mégarde ou par bravade ? – quand il épouse secrètement, en décembre 1601, une nièce de sir Thomas, Anne More. Destitué, il vivra plusieurs années à Mitcham, dans le désœuvrement, chargé d'enfants et d'embarras financiers. Un théologien anglican, Thomas Morton, fait appel à lui pour amener les catholiques […]
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