2. Un théâtre de la parole
On doit une vingtaine de pièces à cet admirateur de Racine, Lewis Caroll, Virginia Woolf, Cioran, Botho Strauss, Peter Handke et Hervé Guibert. Celles-ci ont en commun une légère gravité. Jean-Luc Lagarce préfère la mélancolie au désespoir. Comme Tchekhov, il ne se départit jamais d'une subtile ironie et d'une grande tendresse pour ses personnages. Ces derniers parlent une langue élaborée, faite d'hésitations et de redites, qui se décline au passé ou au futur antérieur. Car le langage est entré dans « l'ère du soupçon » (Nathalie Sarraute), et la communication est plus que jamais menacée. L'auteur privilégie ainsi un théâtre de la parole, plutôt que de situation ou d'action. D'ailleurs, l'action promise au départ est sciemment contournée, évitée. L'œuvre théâtrale s'organise autour de quelques thématiques majeures : l'univers des comédiens (Hollywood, 1983, Music-hall, 1989, Nous, les héros, 1994), la vie de province (Derniers Remords avant l'oubli, 1988, Les Prétendants, 1989), le trio amoureux (Histoire d'amour [repérages], 1983, De Saxe, roman, 1985, Histoire d'amour [derniers chapitres], 1991), le retour (Retour à la citadelle, 1984), la solitude au milieu des autres, la mort et la mémoire. Fasciné par les photos d'anonymes – qu'il collectionne – et le travail plastique de Christian Boltanski, Lagarce s'interroge très tôt dans son œuvre sur la maladie (Vagues Souvenirs de l'année de la peste, 1982), la disparition, les traces (Les Orphelins, 1984, La Photographie, 1986). En 1986, il découvre sa séropositivité. Si l'auteur évoque avec pudeur le sida dans ses récits autofictionnels (L'Apprentissage, 1994, Le Bain et Le Voyage à la Haye, 1997) et son Journal vidéo (1994), il refuse d'en faire le sujet de son théâtre. Lorsqu'il parle de ses écrits, Lagarce distingue « deux pentes ». Tout d'abord, « la pente de l'écriture à base de collages ou de références directes à des textes préexistants : Nous, les héros est lié au travail que j'avais fait sur Kafk […]
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