
Le réveil des études jaurésiennes a mis en évidence, après une longue période vouée surtout à l'hagiographie, parfois même à l'oubli, l'importance exceptionnelle du fondateur de L'Humanité. Au portrait du vieux socialiste barbu, aux échos de son éloquence chaleureuse, plus ou moins démodée, se substituent peu à peu de nouvelles images. Si l'on s'est mépris sur le personnage, cela tient essentiellement à deux raisons : d'une part, la dualité de la tradition politique issue de Jaurès – tradition social-démocrate, tradition communiste – a longtemps transformé en champ clos l'histoire de sa vie et le sens de son message ; d'autre part, son œuvre écrite, immense, mais fragmentaire, reste dispersée, si bien que son action militante est connue plutôt par la légende que par de solides études. Une fin tragique fait peser sur la vie de Jaurès l'incertitude et l'ambiguïté. Mieux vaut tenter de donner une idée des multiples aspects de la personnalité d'un homme que Barrès admirait, que Péguy aima en sa jeunesse. L'assassinat de Jaurès se heurta d'abord à l'incrédulité, puis à la certitude que, lui mort, la lutte contre la guerre perdait son sens.
1. Formation d'un militant
Jaurès est né à Castres dans le Tarn, aux confins du Massif central et du Midi languedocien. Le département est essentiellement rural, comme presque tout le sud-ouest de la France : une majorité de petits paysans y vivent, soumis en fait à quelques familles royalistes ou bonapartistes – les Reille, les de Solages. Dans les villes, une moyenne bourgeoisie, généralement catholique et peu portée au socialisme, à laquelle appartiennent les grands-parents de Jaurès, fournit les cadres de la société : il y a même des amiraux dans sa famille. Initié à la langue occitane et à la vie des champs, brillant élève, il échappe bientôt à la condition paysanne et provinciale, sans jamais se dégager vraiment du Midi : il sera professeur à Albi, puis à la faculté des lettres de Toulouse et représentera à la Chambre le département du Tarn.
• L'évolution d'un intellectuel
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