2. De la dérive à l'extase : « Sur la route »
Avec l'après-guerre, changement de décor. À l'automne 1946, venu en coup de vent du Colorado, Neal Cassady débarque à New York. C'est le fils d'un « Okie » – un migrant de l'Oklahoma des « raisins de la colère ». Enfant, il a accompagné son père – mi-clochard, mi-mécanicien – dans ses errances de trimardeur, de « hobo ». Il vient de sortir de prison. Il a vingt ans, il veut rattraper le temps perdu, est affamé d'expériences. Kerouac est fasciné par l'énergie sauvage de ce voyou famélique et survolté, qui remplace un peu le frère disparu. Sur ses traces, pour le rejoindre dans l'Ouest d'abord, puis souvent pour l'accompagner, il va, pendant dix ans de dérive effrénée (1947-1957), multiplier les aller et retour, Est-Ouest-Est, d'une côte à l'autre, de Manhattan à San Francisco, avec plusieurs incursions, au sud, jusqu'à Mexico – sa religiosité catholique, sa pauvreté, sa mémoire aztèque, ses rues.
Sur la route (achevé en 1951, le livre ne sera publié qu'en 1957) est la chronique à la fois « sur le vif » et nostalgiquement remémorée des grands moments de cette « chevauchée sauvage ». Cela commence à Long Island alors que Kerouac, dans la bruine d'hiver, songe au voyage qu'il va entreprendre l'été 1947 en rêvant au tracé – une ligne rouge sur la carte routière – de la mythique Route 66. C'est la découverte, par un provincial ébloui – un demi-Américain en fait, qui n'est jamais allé à l'Ouest, qui a à peine franchi l'Hudson – de « l'Amérique », ses paysages et ses espaces, telle qu'il l'a imaginée dans les livres de Thomas Wolfe ou de Jack London. Une Amérique qui se déroule comme un palimpseste onirique, d'est en ouest, à travers les grandes plaines et les vastes ciels des Rocheuses, mais aussi du nord au sud, au fil du Mississippi évoqué par Mark Twain ou Hart Crane, des fourches de la source jusqu'au delta ombreux du fleuve. À l'été de 1947, dans les Rocheuses, Kerouac et sa bande poussent « sur les toits du monde » un cri extatique, en écho a […]
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