Philosophe rare, Clément Rosset s'attache à penser la joie et le tragique, le plaisir d'exister et la nécessité du hasard, le tout se résumant en un mot de quatre lettres, en apparence fort simple à comprendre, mais dont les penseurs professionnels prennent un malin plaisir à se détourner : le réel. De fait, Clément Rosset pourrait passer à juste titre pour un monomaniaque ou un obsessionnel qui a consacré l'essentiel de son œuvre à exposer par les biais les plus divers le caractère indéfinissable, singulier et non répétable du réel. L'aveuglement humain, tissé de déni et de mauvaise foi, a sans nul doute fortement stimulé son inspiration, comme l'attestent les premiers mots de son ouvrage le plus célèbre : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel » (Le Réel et son double, 1976). Il est en effet toujours plus facile de se détourner d’une réalité souvent gênante et insatisfaisante, de ne lui accorder qu’une sorte de tolérance, plutôt que de reconnaître son droit imprescriptible.
Fidèle à une tradition de pensée anti-idéaliste et hostile à toute herméneutique qui va de Lucrèce à Cioran (en passant par Montaigne, Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche), mais qui sait faire son miel de la leçon de tous les classiques (Aristophane, Molière, La Fontaine, ou encore Hergé, Courteline et Offenbach), Clément Rosset a écrit une vingtaine d'ouvrages, série d'opuscules assez brefs et savoureusement rédigés, dont l'authentique « gai savoir » ne doit cependant pas faire oublier la rigueur et l'éclat tout philosophiques d'une pensée de premier ordre.
1. Une philosophie du tragique
Né en 1939 à Carteret (Manche), ancien élève de khâgne au lycée du Parc de Lyon, c'est dans la peau d'un normalien de vingt ans que Clément Rosset publie en 1960 La Philosophie tragique. En quelque manière, l'auteur ne se remit jamais de cet exploit premier qui l'a contraint à devenir philosophe : « Je n'ai pas écrit La Philosophie tragique parce que j'étai […]
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