2. Le réel et ses doubles
Le Réel. Traité de l'idiotie (1977) forme avec Le Réel et son double le diptyque central de cette persévérante pensée. L'auteur insiste sur l'absolue singularité de l'existence : le réel est sans reflet ni double, parfaitement « idiot » selon l'étymologie d'un terme qui désigne d'abord le propre et le privé. La pensée de Clément Rosset devient ici machine de guerre philosophique, elle-même totalement singulière en un temps où la philosophie de la différence semblait interdire un accès direct et désillusionné à la réalité. De L'Objet singulier (1979) à L'École du réel (2008) en passant par Le Régime des passions (2001), Rosset a tenté de redresser la barre.
À contre-courant le penseur n'est pas pour autant solitaire : l'écrivain sut rencontrer un public et des éditeurs (Jean Piel, Georges Lambrichs, Roland Jaccard), le philosophe croisait les trajectoires, fort opposées, d'un Gilles Deleuze, d'un Jacques Bouveresse et d'un Vincent Descombes. Rosset s'est ainsi fait une place à part, à mi-chemin entre les philosophies populaire et abstruse, pour reprendre les termes de David Hume. Grand amateur de musique (avec une préférence pour Ravel et Falla), passionné de cinéma (Propos sur le cinéma, 2002), collaborateur régulier de la revue L'Imbécile dirigée par Frédéric Pajak, Rosset sait marier les références et les mondes les plus divers tout en restant fidèle à son inspiration initiale. Impressions fugitives (2004) repense à nouveaux frais la question du double en s'attachant aux figures de l'ombre, du reflet et de l'écho. « Ces doubles de „seconde espèce“ se caractérisent par une proximité par rapport à la réalité – humaine, vivante ou inanimée – qu'ils suivent comme son ombre, accompagnent comme son reflet, dupliquent comme son écho. » Si la production du double apparaît comme le principal facteur d'illusion, ces doubles de « seconde espèce » sont – comme le hors-champ cinématographique – toujours rattachés à une réalité dont ils sont par là même les meilleurs garants. Typique de la manière de son auteur par son utilisation d'exemples littéraires (Ovide, Hoffmann, Chamisso) et artistiques (Richard Strauss, Falla, le cinéma fantastique), Impressions fugitives apparaît aussi comme un point d'orgue dans ce parcours singulier à l'intérieur de la pensée contemporaine.
Cette réflexion sur les « signatures du réel » se poursuit avec Fantasmagories (2005). Elle n'est pas séparable du questionnement sur l'identité qui inspire tant Route de nuit : épisodes cliniques que Loin de moi, tous deux publiés en 1999.
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