Alors même qu'il s'achève, son siècle littéraire, en Italie, ne peut faire moins que reconnaître en Carlo Emilio Gadda, sinon l'auteur le plus représentatif, du moins l'interprète le plus lucide de celui-ci pour ce qui est de l'écriture, et le plus singulier quant aux solutions linguistiques et thématiques qu'il a faites siennes au cours d'une soixantaine d'années d'élaboration. Si au moment même de sa mort, la proximité de l'œuvre édité laissait la place à quelques doutes, un jugement certain sur la présence gigantesque de Gadda dans la littérature italienne est aujourd'hui possible.
1. L'expérience de la douleur
L'homme et l'œuvre grandissent au sein d'une inquiétude orgueilleuse, entretenue par les angoisses et les fausses certitudes de l'aube du xxe siècle qui nourrissent les premiers pas et la formation de Gadda. Né à Milan, en 1893, très tôt celui-ci s'imprègne de la vitalité de la cité, avec son goût de l'efficacité, ses valeurs scientifiques et industrielles mêlées au souvenir du romantisme et du positivisme lombards. Il découvre les habitudes quotidiennes de la ville, ses espérances secrètes, et voit se former le dessein qui, dans L'Adalgisa, va lui permettre de tracer le profil social et moral de toute une époque à travers celui de Carlo Biandronni. Au cours de ces toutes premières années, relatées plus particulièrement dans I Viaggi la morte (Les Voyages la mort), Gadda grandit près d'un père dont il ne cessa, avec un certain mépris, de dire l'éloignement et d'une mère à laquelle, en revanche, il reprocha toujours sa présence trop insistante. Le noyau bourgeois dans lequel il évolue connaît alors l'euphorie de la croissance et de l'amélioration matérielles : à peine unifiée, l'Italie de cette époque sort depuis une vingtaine d'années de son pénible et sanglant Risorgimento, et se montre soucieuse de préserver un héritage dont elle ne veut pas démériter. Milan redevient la capitale morale, la ville phare qu'elle avait déjà été au Moyen Âge, au moment des Communes.
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