2. De l'inquiétude à la fureur lyrique
Malgré les apparences extérieures, et quoi qu'il en dise lui-même, Gadda a écrit très tôt, comme le révèle le grand nombre de publications posthumes, en particulier le Récit italien d'un inconnu du XXe siècle. Avec ce texte s'exprime déjà une inquiétude commune à toute l'œuvre, et qui fait hésiter l'écrivain sur le genre dans lequel engager son écriture. De fait, dans le Récit italien, la forme de narration choisie s'apparente plus à l'essai ou au conte philosophique qu'à la nouvelle ou au roman. Il existe de la part de Gadda une incrédulité à l'égard de la forme romanesque, qui lui semble avoir tout dit ; s'il s'agit de reparcourir des étapes littéraires, pourquoi ne pas choisir alors ce qui s'apparente le plus à la nouvelle qui, inspirée par Boccace ou Bandello, constitue le champ premier de la véritable prose en Italie ? Ce choix, qui n'est pourtant pas aussi nettement programmé, s'impose à l'écriture de Gadda, et lui fait franchir d'emblée la frontière de la modernité : l'action romanesque ne vaudra plus par elle-même, mais par sa conflagration et sa dissémination en autant de noyaux d'intensité, à travers lesquels l'écrivain réussit à récupérer l'expérience de l'écriture passée, pour la transfuser dans le présent qui est le sien. Dans un autre sens, sa méthode de travail l'oblige presque à s'en tenir à cette forme : Gadda n'écrit jamais une seule chose à la fois ; il est plutôt l'auteur d'une œuvre productrice de textes dont la composition s'étire sur une durée souvent considérable. À côté du Récit, mentionnons cette summa, elle aussi posthume, du quotidien expérimental, tant scientifique que philosophique et littéraire, qui s'intitule Méditation milanaise, et, toujours dans la dispersion apparente, les récits de La Madone des philosophes, du Château d'Udine, des Merveilles d'Italie, des Années, premiers petits chefs-d'œuvre ou l'on sent déjà présente la tension violente de l'écriture gaddienne.
Viendront ensuite les grands récits roman […]
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