Traiter de l'esthétique d'une langue, c'est se faire chasseur d'ombres. La linguistique moderne a assez démontré qu'une langue en soi n'est ni belle ni laide, que les considérations par lesquelles on justifie tel ou tel choix sont inspirées par des goûts personnels, que les règles sur lesquelles il se fonde n'ont rien de rigoureux ni de logique, qu'elles sont toutes extérieures à l'objet qu'elles examinent, et qu'elles varient d'un pays à l'autre, d'un individu à l'autre, d'une saison à l'autre. Ce que l'un louera sous le nom de douceur sera dénoncé par le voisin comme de la mollesse : ainsi le vénitien, que certains qualifient de mièvre, est blâmé par Dante pour son âpreté. Dans l'Entretien d'Ariste et d'Eugène (1671), le père Bouhours juge l'italien trop monotone, alors que Dante en avait dit autant des langues d'oc et d'oïl – toutes deux oxytoniques – auxquelles il préférait les dialectes paroxytoniques de sa patrie, à son sens plus harmonieux.
Encore cela supposerait-il que les langues ont un visage, agréable ou non, mais défini et figé ; or, elles évoluent à travers les siècles et il est souvent impossible de reconnaître, sous les traits de la jeune fille, son aïeule. Il faudrait donc, d'une part, retrouver sous la diversité et les contrastes la continuité, montrer que telle langue qui a varié dans sa syntaxe, son lexique, ses tours, sa morphologie, sa phonétique est toujours la même ; d'autre part, l'immobilisant à un moment de son histoire, se livrer à un inventaire de ses ressources et, pour mieux saisir les faits d'expression qui lui sont propres, la comparer à d'autres langues soumises au même examen.
Il semble difficile et hasardeux dans ce va-et-vient, dans ce passage incessant du plan de la diachronie à celui de la synchronie, de faire apparaître une unité et de dégager des lignes et des tendances spécifiques, bref un portrait. Il y a plus. Le mot langue lui-même prête à confusion, suivant qu'on entend par là le parler commun à un groupe, à un peuple, à une nati […]
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