L'apparition d'un mot – comme « intellectuel » au moment de l'affaire Dreyfus – cristallise toujours des réalités nouvelles. C'est ainsi que « best-seller », anglicisme apparu en France au milieu des années 1930, se fixe à la fin des années 1940 sur le produit où on l'attendait le moins : le livre. Le Dictionnaire des anglicismes, de Josette Rey-Debove et Gilberte Gagnon, et à sa suite Le Robert le datent de 1948 et se réfèrent à deux citations de Simone de Beauvoir : « Le dernier best-seller américain, Babbit, nous parut laborieusement plat » (La Force de l'âge, 1960) et « Un écrivain qui ne fabrique pas délibérément des best-sellers a le plus grand mal à vivre de sa plume » (L'Amérique au jour le jour, 1948). On aurait tort, cependant, de ne voir là qu'une importation américaine. Il est vrai que le livre de poche, lancé par Henri Filipacchi en 1953, est un démarquage du pocket book ; que le Club français du livre – créé en 1947 mais dont l'essor date de 1952 – a été directement inspiré par le Book of the Month Club ; et que l'apparition dans L'Express, en avril 1955, d'une liste des meilleures ventes est la pure application d'une pratique américaine. Mais il y avait en France bien assez de traditions éditoriales pour expliquer l'explosion du phénomène au plein moment de la croissance économique. Tout le problème du best-seller est là : s'agit-il d'un phénomène entièrement neuf, induisant une transformation radicale du champ éditorial, ou est-ce, à la faveur de la troisième révolution industrielle, le point d'aboutissement logique du phénomène éditorial lui-même, dans sa version moderne qui s'est mise en place dès les années de la monarchie de Juillet, et qui a toujours visé à la multiplication des éditions et à l'augmentation des tirages.
1. Quels critères pour le best-seller ?
Le best-seller est en effet une catégorie fourre-tout où le très gros tirage recouvre des types d'ouvrages très différents. La confusion du discours ordinaire à son propos vient de ce qu'il mêle […]
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