2. Vivre ou rêver
On aurait tort, cependant, de penser qu'un sens aussi délié de la conjoncture relève seulement de l'opportunisme. Azorín fut opportuniste par nécessité, par impossibilité de ne pas l'être. La plus grande cohérence inspire son attitude politique aussi bien que sa création littéraire. Antonio Azorín, personnage romancier, s'est tout de suite créé hors du temps ; trop sceptique pour rester longtemps anarchiste, trop gentleman-chevalier pour ne pas regarder vers le passé, trop petit-bourgeois de province pour oser affronter les problèmes du monde moderne. Le personnage a fait du romancier son double parce que l'homme et l'écrivain aspiraient à vivre par personne interposée une vie qui n'a jamais eu grand sens dans une société aux perspectives étriquées, dans un univers de fiction où les êtres ne s'émancipent jamais de leur archétype.
Il faut chercher la faiblesse majeure d'Azorín dans son impuissance à vivre. Toujours sollicité par une vague rêverie, il s'est enfoncé dans la mort le dos au temps. C'est pourquoi le chemin a été, pour lui, la pente de moindre résistance, dans la vie comme dans l'art : le conservatisme, l'accord avec le milieu – une douce assurance, l'esthétisme –, une protection contre les idées, l'opposition, la lutte. Azorín aurait pu être l'homme de tous les partis.
De même, derrière l'incarnation romanesque persiste l'absence de tout roman, et la pauvreté idéologique qui apparaît déjà dans La Volonté n'en est pas la seule cause : Azorín ne peut regarder l'homme que de biais, ou de loin, toujours de l'extérieur ; sa sensibilité inquiète fait sonner entre elles des idées, abstractions subtiles ou fragmentaires ; jamais elle ne lui dévoile les ressorts vivants de véritables personnages. À la différence d'un Antonio Machado, Azorín n'a pas senti qu'il existait peut-être, dans le peuple espagnol de son temps, d'autres milieux que les couches décadentes qu'il fréquentait, d'autres valeurs que celles d'une critique nostalgique. Le présent, chez l […]
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