Arthur Miller avait coutume de clore ses entretiens par un souriant et modeste : « Je crois que j'ai écrit de beaux rôles. » Comédiens et metteurs en scène ne sauraient le démentir, tant le public de par le monde – de Broadway à Pékin, de Paris à Rome et Londres – a chaleureusement applaudi ses personnages tourmentés, prêts à sacrifier leur vie pour sauvegarder leur dignité personnelle – aussi bien Willy Loman, le commis-voyageur, que John Proctor, le fermier de Salem, Eddie Carbone, le débardeur de Brooklyn, ou Sylvia Gellburg, gagnée par la paralysie à la veille de l'Holocauste. Arthur Miller postule en effet que tout homme, fût-il d'humble origine, peut prétendre à l'étoffe d'un héros, ce qui l'amène à se définir à la fois comme observateur critique du rêve américain et auteur tragique. Une posture très singulière dans le théâtre des États-Unis.
Avant de s'éteindre à quatre-vingt-neuf ans dans sa vaste propriété de Roxbury au cœur du Litchfield County (Connecticut), le 10 février 2005, Arthur Miller a habité son siècle avec force et lucidité, maniant « l'art comme une arme à seule fin d'humaniser l'homme ». Une lucidité combative doublée d'une intégrité ombrageuse qui l'amènera notamment à comparaître en 1956, sous la férule du sénateur Mac Carthy, devant la commission d'enquête sur les activités anti-américaines, où sa conduite est exemplaire, à défendre hardiment ses collègues écrivains bâillonnés en Europe de l'Est et ailleurs lorsqu'il présidera le Pen Club international de 1965 à 1969, ou encore lorsqu'il soutiendra un candidat à l'investiture démocrate tel que McGovern, en 1972. Une force puisée dans une vie riche de rencontres, d'événements et de voyages.
1. Un moraliste
Né le 17 octobre 1915 aux franges de Harlem, Arthur Miller connaît une enfance heureuse dans une famille aisée de drapiers-tailleurs ; on va à la synagogue de la 114e rue, et tout est sérénité jusqu'en 1929, lorsque la famille ruinée doit déménager à Brooklyn. Pour payer ses études, le jeune Arthur trouve de peti […]
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