3. Anomie et changement social
La théorie durkheimienne de l'anomie convient donc admirablement à l'analyse des transplantations, c'est-à-dire aux situations où l'individu se trouve placé devant des systèmes de règles conflictuelles engendrant une situation de démoralisation, caractérisée par une absence de cadres de conduite stable. Mais elle pourrait être appliquée aussi – cela n'a guère été fait – à l'analyse du changement social. Les sociologues contemporains emploient souvent, pour expliquer la lenteur de l'adaptation des individus aux changements rendus souhaitables par le développement économique, la notion de résistance au changement. Cette notion est détestable, car elle implique une sociologie rudimentaire, située bien en deçà des analyses durkheimiennes, supposant, d'une part, des buts sociaux à atteindre, d'autre part, une sorte de mauvaise volonté ou de résistance mécanique due à on ne sait quelle force de l'habitude de la part des individus.
En réalité, cette théorie plus ou moins implicite de la résistance au changement, qu'on trouve dans de nombreuses méditations pseudo-sociologiques sur le changement social, gagne à être remplacée par la théorie de l'anomie. En effet, le changement ou la volonté de changement, ou même la perception plus ou moins confuse qu'un changement est souhaitable, doit entraîner, comme dans le cas de la transplantation, la formation de systèmes de règles conflictuelles et, dans les cas extrêmes – lorsqu'un nouveau système de règles ne parvient pas à s'imposer – des phénomènes de désorganisation sociale et de démoralisation. Bref, on devrait pouvoir appliquer la théorie durkheimienne de l'anomie, en la reprenant presque telle quelle, à l'analyse du changement social. On verrait peut-être que, dans les phases de transition, caractérisées par le fait que les règles ne sont pas encore imposées, le « moral » des exécutants est particulièrement affecté et leur conduite erratique. En poursuivant l'analyse, on découvrirait peut-être que cet état d' […]
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