2. Anomie, désorganisation et démoralisation sociales
L'idée que la satisfaction de l'individu est liée à l'existence de cadres sociaux stables qui lui permettent d'organiser son comportement et ses désirs en fonction d'un système d'attente défini a été démontrée par de nombreuses études. Ainsi, Thomas et Znaniecki, dans la magistrale étude qu'ils ont consacrée aux paysans polonais transplantés aux États-Unis, montrent bien comment l'absence de cadres et de règles sociales intériorisées contraignent l'individu à une conduite errante, limitée à la vie au jour le jour, à une existence qu'il perçoit lui-même comme dépourvue de signification. Arrivant aux États-Unis, le paysan polonais s'aperçoit très vite que les valeurs admises dans son milieu d'origine n'ont plus cours ici. Son métier, son rang dans la société étaient, dans une large mesure, déterminés par la famille dans laquelle il naissait. De même, ses relations sociales étaient largement déterminées par sa naissance. Dans le nouveau milieu, les relations sociales, l'activité professionnelle et finalement le rang social doivent être « choisis » et conquis par une activité orientée. Le paysan polonais qui arrive aux États-Unis se trouve donc entraîné dans un processus de « désorganisation sociale » : la famille, ne pouvant plus jouer dans la nouvelle société le rôle qu'elle jouait dans l'ancienne, se décompose. Elle cesse d'assurer sa fonction économique de société de secours mutuels, sa fonction sociale de régulateur des relations sociales, sa fonction psychologique de soutien à ses membres en difficulté.
D'autre part, les Polonais restent polonais ; à chaque pas, ils ressentent ce qui les distinguent des Américains. Il résulte donc de ce processus de désorganisation sociale une « démoralisation » au niveau de l'individu : plus de règles stables permettant de s'orienter sur le marché social, plus d'aspirations, de desseins. La disparition des cadres sociaux qui résulte de cette situation quasi expérimentale qu'est la transplantation aboutit […]
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