VOCABULAIRE EUROPÉEN DES PHILOSOPHIES (dir. B. Cassin)

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Il n'est pas facile de présenter brièvement ce monumental Vocabulaire européen des philosophies dirigé par Barbara Cassin, et coédité par le Seuil et Le Robert (2004) : plus de 1 500 pages ; 400 entrées rassemblant dix fois plus de termes, puisque le principe est de faire droit à la diversité des langues – une quinzaine considérées, langues vivantes d'Europe, langues anciennes dont elles sont nées (le grec et le latin, mais aussi l'hébreu et l'arabe) ; près de cent cinquante auteurs, une dizaine de responsables scientifiques, de nécessaires « correspondants internationaux », l'ensemble étant coordonné par Charles Baladier.

Sous-titré Dictionnaire des intraduisibles, le volume se veut d'abord un outil – la mise à disposition du savoir des traducteurs et, comme le dit Barbara Cassin dans sa Présentation, « de ces traducteurs (historiens, exégètes, critiques, interprètes) que nous sommes en tant que philosophes ». L'étudiant en philosophie apprend vite à employer des termes tels que Logos, Mimesis ou Dasein... Mais ce qui pourrait sembler vertu de prudence (ne pas se satisfaire d'un équivalent dont chacun sait, par la pratique ordinaire des langues, ce qu'il a d'approximatif) tend plus ou moins rapidement à la sacralisation de la langue d'origine (devenu incommunicable, ce qui est à penser se dérobe au commerce des hommes), au risque d'une paresse intellectuelle. Sans doute, inversement, le novice cherche-t-il alors à se garantir d'un mauvais rêve : qu'à défaut d'incarnation, la pensée en vienne simplement à disparaître. Mais il le fait par le moyen éminemment paradoxal d'une survalorisation du singulier dans la langue : paradoxal, dans la mesure où la pensée philosophique se veut tension vers l'universel.

Barbara Cassin a, dans son métier d'éditeur, nettement pris le parti contraire à la paresse, en exigeant de ses lecteurs un travail : elle publie, dans la collection de poche qu'elle dirige au Seuil avec Alain Badiou, des « textes essentiels pour la philosophie » en leur langue d'origine, avec de nouvelles traductions en regard. Chaque volume est accompagné d'un glossaire, qui traduit dans la langue d'arrivée (la nôtre) le réseau sémantique de la langue source. Le Vocabulaire prolonge directement une telle ambition : offrir un trésor des notions, mais attachées à leurs langues. Ainsi, le Dasein ne s'entendra dans son élaboration canonique, celle de Heidegger, qu'à partir du précédent kantien, de son emploi chez Goethe et Jacobi, de sa reprise par la philosophie idéaliste allemande – enfin en opposition avec le terme Existenz, opposition forgée elle-même comme un équivalent de celle, dans le latin technique des logiciens, qui polarise ens et existentia. Parallèlement, le Vocabulaire fait le choix de ne pas consacrer d'entrée à « existence », préférant compléter l'étude de Dasein par une « note sur le latin „ex(s)istentia“ et le français „existence“ ; l'exposé du « vocabulaire de l'être » se trouve quant à lui réservé à une entrée d'un autre type (« essence »).

C'est dire aussi, dans un second temps, que le Vocabulaire supplée radicalement aux outils qui, comparables en apparence seulement, proposent une approche de la philosophie par le lexique. Le concept ne se peut plus exposer dans la naïveté d'une langue qui se laisserait oublier, pur medium de la pensée. Il faut faire retour sur l'illusion de naturel, s'interroger sur ce qui dans la prétention d'universel serait de l'ordre de la convention (même inconsciente) ou de la feinte. L'un des aspects les plus osés de l'entreprise est ainsi d'avoir consacré certaines entrées aux langues elles-mêmes, affrontant directement la question d'un « génie » propre à chacune ; mais aussi à des problèmes métalinguistiques comme les catégories temporelles (l'entrée « présent, passé, futur »), la structure sujet/prédicat (l'entrée « prédication »), ou encore le performatif (l'entrée « acte de langage »)... La démarche philologique retrouve alors les questions à la fois les plus anciennes et les plus actuelles : celles du rapport entre « catégories de langues et catégories de pensée » (pour reprendre le titre d'une étude fameuse de Benveniste consacrée à Aristote), qui ne valent en effet qu'actualisées, c'est-à-dire constamment remises en jeu dans la pratique langagière nécessairement plurielle. L'ouvrage donne par là au lecteur, en français, le moyen d'un dialogue entre deux traditions furieusement antinomiques : celles du « continent », trop aisément repliées sur elles-mêmes, et celle d'un courant « analytique » dominant en langue anglaise, qui affecte de les ignorer, mais qui se montre très attentif au « langage ordinaire ». De ce point de vue, le Vocabulaire revêt aussi un enjeu politique : résister à l'empire d'une langue unique, qu'elle soit natale, élue, ou imposée par la « communauté scientifique ».

Pour ce qui concerne la structure de l'ouvrage, les deux principaux types d'entrées (« intraduisibles » et métalangue) sont complétés d'un troisième : sortes de tables d'orientation, favorisant une rapide mise en place des réseaux sémantiques avec renvoi aux études conséquentes. Aux index classiques des noms propres et des auteurs cités s'ajoutent un index des mots, regroupés par langue, et un index des traducteurs. Enfin, une dernière section signale les grands outils lexicologiques et comparatistes (chaque étude étant suivie d'une bibliographie propre), comme Les Origines de la pensée européenne, de R. B. Onians.

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François TRÉMOLIÈRES, « VOCABULAIRE EUROPÉEN DES PHILOSOPHIES (dir. B. Cassin) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vocabulaire-europeen-des-philosophies/